Au printemps 2020, Alia Bengana s’installe dans le Jura Suisse pour le confinement. Au cours d’une promenade en famille, au milieu d’un champ, elle remarque… une foreuse. Il y aurait donc des prospections pétrolières ici ? Pas du tout, lui répond l’agriculteur, la principale firme de construction romande extrait ici du sable, à plus de 30 mètres de profondeur, sous les terres qu’il cultive…
Diplômée de Paris-Belleville en 2000, Alia Bengana fait partie de la dernière génération à y avoir côtoyé ou étudié avec le groupe UNO. Dirigée par Henri Ciriani (1936-2025), la pédagogie s’inscrivait alors dans un héritage revendiqué avec la modernité blanche du Corbu d’avant-guerre : l’espace l’emportait sur la matérialité, et le carton-plume immaculé des maquettes renvoyait immanquablement au béton, encensé essentiellement pour ses qualités d’abstraction. À mesure de son parcours professionnel, Alia Bengana s’est ensuite préoccupée d’autres manières de penser et de construire.
Une série d’articles consacrés au béton par The Guardian en 2017 et 2018 l’avait particulièrement intéressée, qui faisait le lien entre des données à l’échelle planétaire et des descriptions localisées d’extractivisme du sable à outrance tout en soulignant l’omniprésence du béton dans tous les types de programmes, des plus grandes infrastructures jusqu’à la plus modeste des architectures.
En 2020, la découverte de cette foreuse la pousse à prendre ce sable souterrain en filature : par qui est-il extrait ? Où est-il stocké ensuite ? À qui est-il revendu ? Où est-il transformé en béton ? Pour quelles constructions ? À la charnière d’une approche technique et socioéconomique, cette filature – qui la conduit des champs qu’elle voit par sa fenêtre jusqu’à l’ONU en passant par les sièges sociaux de grandes sociétés telles que Lafarge-Holcim, des chantiers ou des gravières, ou des réunions de collectifs citoyens – lui permet de traverser les échelles et de replacer le sable dans un vaste réseau d’enjeux, d’acteurs, de controverses. En suivant le sable depuis ses lieux d’extraction jusqu’à son rôle essentiel dans la construction des bâtiments, elle reconstitue et interroge l’histoire de son utilisation par les architectes pour finalement lancer l’alerte en 2021 sur les conséquences locales d’une pénurie mondiale dans « Béton, la fin d’une ère ? » une enquête en sept épisodes pour la revue en ligne d’investigations suisse Heidi.news. (...)