« Engagement : acte ou attitude de l’intellectuel qui, prenant conscience de son appartenance à la société et au monde de son temps, renonce à une position de simple spectateur et met sa pensée ou son art au service d’une cause. » (Le Petit Robert)
L’époque est au trouble, impossible d’y échapper. « Instabilité », « désastre », « polycrise »… Les mots ne suffisent plus pour décrire le basculement d’un monde où, tous les jours, se font ressentir dans les moindres recoins de la planète les conséquences du chaos climatique et géopolitique globalisé, du délitement généralisé de la culture et de la justice sociale, du déni démocratique confortablement installé au sein même d’États républicains. Au fur et à mesure que le monde s’enfonce, le système de valeurs sur lequel repose l’architecture, le métier comme la discipline, connaît une remise en question sans précédent, avec une accélération ces dix dernières années qui n’aura pas échappé à l’observateur attentif. Comment transformer l’appareil productif sur lequel repose le monde de la construction ? Comment « transformer le récit de ce qui se passe » ? Face au défi, le déni n’est plus une position tenable : les architectes sont de plus en plus nombreux à renoncer à leur position de « simple spectateur ».
Hacker la posture démiurge, adopter l’intranquillité
« Quand le bien public et l’appareil démocratique sont menacés comme ils le sont aujourd’hui, nous n’avons d’autre choix que de nous engager, car c’est la déontologie même de notre profession qui nous y oblige », lance l’architecte Sophie Ricard. « L’engagement naît quand il n’y a plus rien. Ici, nous n’avons pas le choix », font écho Yousef et Elias Anastas. Ayant fondé leur agence en Cisjordanie, les frères Anastas ne distinguent pas l’acte de résistance d’une part et, de l’autre, l’œuvre de l’architecte. Sur une terre de carrières où l’on construit avant tout pour préserver sa propriété, ils ont choisi d’explorer les potentialités de la pierre pour faire architecture au milieu du désastre. Comme Salima Naji, qui œuvre depuis vingt-cinq ans dans le Haut Atlas et le Sud marocain pour la réhabilitation d’un patrimoine multiséculaire, l’agence AAU Anastas réconcilie techniques savantes et savoir-faire vernaculaires au service de ce qu’ils appellent l’une et les autres la réhabilitation « d’un bien commun ». On retrouve là des accents de la leçon d’André Ravéreau, qui ne s’attacha pas tant aux formes qu’à l’« intelligence » de l’architecture vernaculaire du M’Zab.
On observe en France la même attention grandissante au « déjà-là », ainsi qu’en témoignent les dernières éditions des Albums des jeunes architectes et paysagistes (AJAP), génération qui réconcilie avec aisance deux termes qui hantent depuis longtemps la scène architecturale. Avec cette focale sur les ressources existantes, ces jeunes architectes consolident au fil des réalisations un nouveau régime esthétique indissociable d’un positionnement éthique. Il y a dix ans déjà, l’exposition « Matière grise1 » montrait comment les ravages de l’Anthropocène mènent sur la voie d’un régime esthétique de la réparation. Car il ne suffit pas, pour résoudre le dilemme d’aujourd’hui, d’en passer par la mise en œuvre de matériaux biosourcés, ainsi que le démontrait Stéphane Berthier dans ces pages en septembre 2023 (voir le dossier du n° 310 de d’a, « Des matériaux naturels au secours du climat ? »). Ce que Paul Landauer formule ainsi dans Post-démolition, L’architecture face aux nouvelles ruines (Building Books, 2025) : « L’écoconstruction a préservé l’illusion que les édifices du passé […] pouvaient être remplacés par des bâtiments neufs, plus durables et plus vertueux, reconduisant ainsi ce principe d’espérance de la modernité : “Le monde ne fonctionne plus tel qu’il est, (éco)construisons un autre !” » Dit autrement, tant qu’elle se rétracte exclusivement sur l’art de bien construire, l’architecture continuera à nourrir la machine extractiviste. Mais alors quel est le pouvoir de l’architecte, qui « dépend absolument de la société où il exerce, puisqu’il reçoit d’elle et ses programmes et ses moyens » (selon Pierre Dalloz, voir p. XX) ? Ainsi que le soulignait Nicola Delon à l’occasion des Journées nationales de l’architecture en septembre dernier : « On parle de ZAN, mais arrête-t-on les bulldozers ? C’est business as usual ; il y a un déficit d’engagement collectif… et peut-être manque-t-on de courage ? » L’intranquillité est devenue la condition contemporaine de l’architecte. (...)