Dans un essai incisif paru en 2024 aux éditions Autrement, Militer, Verbe sale de l’époque, Johan Faerber, critique littéraire, essayiste et cofondateur de la revue culturelle Collatéral, souligne à travers l’analyse de différents événements – dont les soulèvements écologistes à Sainte-Soline en 2023 – comment l’engagement s’est dépolitisé à mesure que l’action militante a été criminalisée.
D’a : Aujourd’hui, engagement et militantisme, non seulement ne sont plus des synonymes, mais s’opposeraient, écrivez-vous dans Militer, Verbe sale de l’époque. À quand remonte selon vous cette distinction ?
Le sujet a émergé en mars 2023, alors que j’entendais parler sur une chaîne d’information en continu des soulèvements de Sainte-Soline1. Le mot « militant » était évoqué de manière négative et les militants parés de toute la violence habituelle. Plus tard dans la journée, en allant faire mes courses, j’ai vu cet emballage avec une betterave levant le poing avec la mention : « Je suis engagée ». Alors, je me suis posé la question : quelle a donc été l’acculturation du terme « engagé » pour qu’il ne soit plus le synonyme de « militer » ? À partir de là, j’ai constaté que le mot engager était omniprésent, et l’acte militant constamment criminalisé.
Peu de temps après, lorsque la Palme d’or du Festival de Cannes 2023 a été attribuée à Justine Triet, qui a livré à l’occasion un discours politique, elle a été vivement critiquée pour ce positionnement « militant ». Troisième actualité ayant nourri ma réflexion : la réaction d’Emmanuel Macron quand l’historien Pierre Rosanvallon a expliqué, sur le plateau de l’émission Quotidien, le 17 avril 2023, que nous traversions la plus grave crise démocratique que la France ait connue. Le lendemain, Macron disait de Rosanvallon qu’il était sans doute un grand intellectuel mais qu’il s’était là exprimé en militant… Toute l’actualité m’aidait à constater que le militant est devenu une figure enragée, guerrière, a contrario de l’engagé, qui en est l’inverse apaisé et pacifiste.
D’a : Une fois établi ce constat, vous vous êtes intéressé à l’histoire du mot militer…
Il apparaît dans la langue française au XVIe siècle pour désigner un sens martial, militaire. Cet usage a basculé en 1794, au moment de la Révolution française, pour devenir celui que l’on connaît aujourd’hui, et qui associe militer à la volonté de faire triompher ses idées par des moyens argumentatifs. Si le verbe militer a pris son sens contemporain en 1794, le militant en tant que substantif apparaît suite à la révolution des Trois Glorieuses en 1830. Aujourd’hui, on enferme le militant dans un passé d’insurgé : il est devenu une figure non civique, non citoyenne, une force incontrôlable qui va tout renverser et qui emprunte à la fois au barbare, au croquant et au communard. La figure de l’électeur, qui se confond avec celle de l’engagé, est une figure récente, une invention bourgeoise du XIXe siècle pour faire taire le caractère insurrectionnel du militant par les urnes et par la presse. Je ne condamne pas là l’existence de la presse bien entendu, mais une certaine pratique des médias, celle de certaines tribunes qui couvrent la voix des gens dans la rue. Le militant défend la démocratie en s’opposant à certains appareils d’État répressifs, à une stratocratie qui distingue ceux qui défendent le peuple – c’est-à-dire les militants – des engagés, qui incarnent le camp de la raison. Ce camp du bien est centré sur des petits gestes citoyens, par exemple trier ses déchets pour préserver la planète. Ces gestes ne sont bien sûr pas condamnables en tant que tels, bien au contraire, mais leur instrumentalisation aboutit à ce que j’appelle « une société désengagée ». (...)