En septembre 2025 paraissait le 61e numéro du Funambulist, un numéro anniversaire célébrant les dix ans d’un magazine fondé en 2015. Partant du postulat que l’architecture est « la politique qui organise les corps dans l’espace », la revue, disponible en anglais, en français et en espagnol, s’inscrit dans une perspective internationaliste, avec pour ambition de servir les luttes partout dans le monde. Elle compte aujourd’hui près de 4 500 abonnés (dont 3 750 pour la version anglaise). Nous avons rencontré Léopold Lambert, son fondateur et rédacteur en chef, auteur également d’une série d’ouvrages explorant l’architecture comme arme politique1.
D’a : Qu’est-ce qui a motivé la création du Funambulist ?
C’est sans doute artificiel de vouloir dater le moment où quelque chose a commencé, mais il est certain que les révoltes des banlieues de 20052, quand j’avais 19 ans, puis ma première visite en Palestine, en 2008, trois ans après la fin de la seconde intifada, furent décisives. La découverte du mur de l’apartheid et des colonies israéliennes fut une claque en pleine figure : c’était une telle matérialisation du colonialisme qu’être dans cet environnement-là fut un révélateur immédiat. Je finissais les études, j’étais en train de terminer mon diplôme, j’avais déjà pris connaissance du travail de l’architecte Eyal Weizman3, qui avait publié Une occupation civile, avec Rafi Segal, en 20054.
Après avoir passé mon diplôme puis ma HMO en France, j’ai travaillé six mois à Bombay avant d’entamer un master post-professionnel à Brooklyn en 2009, où je suis resté cinq ans. J’ai pu m’inscrire à un deuxième diplôme et écrire mon premier livre, Weaponized Architecture: The Impossibility of Innocence, qui m’a permis d’approfondir la dimension coloniale de l’architecture en Palestine. Puis les années 2011-2015 ont été pour moi un tournant, avec les révolutions tunisienne, égyptienne, syrienne, le mouvement Occupy aux États-Unis et en Grande-Bretagne et le Movimiento 15-M en Espagne, qui ont donné une dimension nouvelle à la manière dont on réfléchissait aux politiques spatiales.
D’a : En 2015, quand le Funambulist, qui existait auparavant sous forme de blog, devient un magazine, vous vous donnez comme cap non pas d’explorer « la politisation de l’architecture » mais plutôt « la spatialisation de la politique » : pourquoi avoir choisi de procéder à ce renversement des termes ?
Depuis 2010, je n’ai cessé de définir l’architecture comme la discipline qui organise les corps dans l’espace. Je pense donc moins à l’architecture comme discipline, à ce qui est conçu et pensé par les architectes, qu’à notre environnement bâti plus largement. Cependant, en ce qui concerne mon travail de recherche et d’écriture, je continue à être architecte et à parler un public d’architectes et je me penche donc sur la politisation de l’architecture… Et encore, dans mon dernier livre, États d’urgence : Une histoire spatiale du continuum colonial français, l’architecture est un prétexte pour finalement parler de la révolution algérienne de 1954-1962, de l’insurrection kanak des années 1980 et des soulèvements des quartiers populaires de 2005 en France. (...)