Dérouler le parcours de l’architecte Sophie Ricard revient à suivre, à l’heure de l’affaiblissement de la loi du 3 janvier 1977 sur l’intérêt public de l’architecture1, un cheminement vers l’affirmation du rôle politique de l’architecte dans la transformation de la commande publique. Car ce que la directrice de la structure Notre Atelier Commun vise à travers le projet, entendu à travers la programmation ouverte et la permanence architecturale, n’est pas simplement la réhabilitation de lieux et de territoires : il s’agit de renouveler la commande publique et « réactiver la démocratie locale par le projet ».
« Les architectes ont délaissé la dimension politique et la participation à l’écriture de la commande. Résultat : situés au bout des processus décisionnels, ils se retrouvent trop souvent empêchés dans leur marge de manœuvre. Et puis, face aux fractures sociales, nous avons besoin d’architectes au sein de la maîtrise d’ouvrage ! » Sophie Ricard, diplômée de l’ENSA Versailles en 2009, n’est plus maître d’œuvre depuis longtemps déjà et se consacre désormais, en tant que directrice de Notre Atelier Commun (NAC) et de L’école du terrain2, à l’assistance à maîtrise d’ouvrage. Son objectif : reterritorialiser la commande publique avec la société civile, en accompagnant les collectivités locales dans la réparation de lieux et tissus délaissés.
Avant même la fin de ses études, elle avait l’habitude d’arpenter le terrain grâce à un père urbaniste, et aura connu les territoires de Mantes-la-Jolie, Corbeil-Essonnes ou encore Montfermeil aux débuts de l’ANRU. À l’époque, elle fait partout le même constat, qui la laisse incrédule : « Comment est-il possible que les populations soient dépossédées de projets conçus depuis des bureaux, loin des lieux concernés ? » Elle le sait déjà, l’architecture telle qu’elle l’entend s’apparentera à la démarche d’un Bruno Latour, ayant popularisé l’enquête par le terrain, comme une « école des arts politiques » pour penser le projet autrement. Elle trouve à l’époque une seule agence qui répond à ses aspirations : Construire. Et s’en va ainsi rencontrer Patrick Bouchain et Loïc Julienne, auprès desquels elle conduit son stage de fin d’études.
Boulogne-sur-Mer : valeur d’usage = valeur travail
Un an plus tard, l’inventeur de la permanence architecturale lui propose de prendre en charge l’une des opérations les plus emblématiques à ce jour en la matière : la rénovation de 60 maisons en bande à Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais. Son maire Frédéric Cuvillier a tiré la sonnette d’alarme : le périmètre occupé par les 260 habitants fortement marginalisés de la rue Delacroix doit être retiré du périmètre de démolition ANRU 1. Sous l’égide de l’office public HLM Habitat du Littoral, la réhabilitation se fera donc en site occupé. (...)