Quelle est la source des engagements actuels des architectes ? Autrement dit, les mobilisations de la profession ont-elles une histoire qui permettrait de mieux en comprendre la portée ? Ces questions méritent d’être posées car, si certains héritages ont été vivement débattus, il n’en demeure pas moins que, dans le monde de l’architecture, Mai 68 a marqué un changement de paradigme dont le legs le plus tangible concerne certainement l’engagement des architectes dans la société. De ce moment précis, l’histoire retient quatre personnalités issues du monde de l’architecture – Roland Casto, Jean-Pierre Le Dantec, Christian de Portzamparc et Bruno Queysanne1 –, militants en 1968 et engagés dans la refondation qui s’ensuivit.
Les sociologues et les historiens ont bien montré comment la génération 68 revendiquait une posture sociale et politique – que certains négocièrent, voire abandonnèrent, tandis que d’autres la tenaient coûte que coûte – qui s’exprima largement dans les débats sur la refondation de la formation des architectes, l’organisation de la profession, les conditions d’accès à la commande publique et la place de l’architecte dans la société2. « À quoi sert l’architecte ? » demandaient sans détour les élèves de la section Architecture de l’École des beaux-arts en mai 1966 dans un Livre d’or autoédité3 invitant quelques aînés progressistes (Wogenscky, Hermant, Quintrand, Allégret, Loiseau et Tribel de l’Atelier d’architecture et d’urbanisme-AUA, Candilis, Josic et Woods, Emmerich, Bossu, Zevi, Portoghesi, Tafuri, parmi d’autres) à développer leur vision du rôle et des missions de l’architecte. En mars 1967, Pierre Dalloz, grande figure de la Résistance et de la Reconstruction4, affirmait avec conviction que « l’architecte est assurément l’un des hommes les plus engagés qui soient. Il n’a nullement la liberté qu’ont l’écrivain, le musicien, le peintre, de se retrancher de la société où ils pratiquent leur art, voire même de lui tourner le dos. Même si l’architecte le désirait, il ne le pourrait pas ; il dépend absolument de la société où il exerce, puisqu’il reçoit d’elle et ses programmes et ses moyens5 ».
Pour la jeune génération, être citoyen ne suffit plus. Il faut être un acteur social, au sens premier du terme, être engagé politiquement et professionnellement dans la transformation de la société. Ainsi, en mai et juin 1968, les affiches de l’Atelier populaire de l’ex-École des beaux-arts ne réclament pas seulement « Des crédits pour l’archi » mais déploient des slogans tels que « Non aux bidonvilles. Non aux villes-bidons. L’urbanisme est un acte politique au service du peuple ». Changer l’architecture, la société, la vie ! Telle est la détermination de la génération 68 qui s’engage simultanément sur le front des solidarités, de la démocratie participative et de l’écologie. Et si les décennies suivantes virent les architectes se dépolitiser au même rythme que l’ensemble de la société, leurs engagements faiblirent-ils pour autant ? (...)