Est-il seulement possible de faire architecture en zone occupée ? Les frères Elias et Yousef Anastas, fils d’architectes, ont grandi sur des chantiers de construction à Bethléem, en Cisjordanie, avant de conduire leurs études à l’ENSA Paris-Val de Seine pour l’un et à l’École nationale des ponts et chaussées pour l’autre. Depuis la création de leur agence AAU Anastas en 2011, ils concentrent en partie leur pratique sur l’unique ressource indépendante du territoire cisjordanien : la pierre calcaire.
Avant même que Gaza ne devienne un champ de ruines, être architecte en Palestine était un acte de résistance. « Rares sont les étudiants qui finissent par faire ce métier » tant le sol des villes palestiniennes est sous la menace constante d’expropriations, selon les architectes Elias et Yousef Anastas. À Bethléem, à 10 kilomètres au sud de Jérusalem, où ils ont installé leur agence en 2011, difficile de mettre en œuvre un précepte en apparence ordinaire : dégager des vues. Ici, où que porte le regard, les colonies se démultiplient. « Il n’y a pas de vues. » Pour garder possession de sa terre, il faut construire. Alors on le fait dans la précipitation, et généralement avec des matériaux issus d’importations israéliennes. Elias et Yousef Anastas préfèrent ne pas s’y résoudre. Le voudraient-ils, ils n’ont pas accès à tout, les matériaux dits à dual use (à « double usage ») leur étant interdits : « Une section tubulaire d’acier de 8 centimètres de diamètre pourrait servir à confectionner une arme… »
Comment faire une architecture sur un territoire ainsi sous surveillance ? « Aucune ressource n’est indépendante, sauf la pierre. » Sur une terre de carrières, Elias et Yousef Anastas ont choisi la pierre massive. Une évidence pourrait-on croire puisque, suite à une ordonnance émise durant le mandat britannique de 1918, le moindre permis de construire est soumis à une obligation d’édifier en pierre. Si ce n’est que, derrière les blocs de parement qui ornent les bâtiments, les structures sont aujourd’hui coulées en béton. La pierre palestinienne n’est plus depuis longtemps cette pierre calcaire aux propriétés structurelles d’un passé vernaculaire ; elle répond à une stratégie expansionniste qui va de pair avec la disparition progressive des savoir-faire en la matière. (...)