Copyright : © Athénaïse

Les malades perçoivent l’architecture hospitalière. Ils la vivent, et ils la jugent. Leur regard, parfois acerbe, livre un témoignage essentiel sur leur expérience des lieux. Approcher leur point de vue n’est pas toujours aisé. Si certaines consultations sont organisées au moment de la programmation, ce sont le plus souvent les soignants qui parlent pour leurs patients. Mais certains d’entre eux se font entendre ailleurs. Les films, les romans et les réseaux sociaux sont aussi des aperçus plus subtiles et plus riches de ce que l’architecture fait au soin des malades.

 Les internautes du Forum Reddit

Sur le forum Reddit, des milliers d’internautes publient régulièrement des photos qu’ils ont faites de liminal spaces. Nombre d’entre elles sont prises à l’hôpital. Les liminal space sont souvent des lieux de passage ou d’attente – des couloirs, halls, salles d’attente, escaliers, voire des chambres. Les liminal spaces sont avant tout des espaces étranges, inquiétants ou glauques. Les néons clignotent, les murs sont défraîchis, et les perspectives sont obstruées. En 1992, Marc Augé les appelait « non-lieux » : des lieux vides, désertés des humains, qui font se sentir très seul celui qui s’y trouve. Mais aussi des lieux qu’il est impossible de rapprocher d’un contexte historique ou géographique. Le liminal space est présent partout dans le monde et produit toujours ce même effet : la déshumanisation de l’usager rendu indigne par un environnement aussi standardisé, en plus d’être délabré.

   Droits réservés A hallway at my local clinic

 

La permanence (Alice Diop)

Au milieu des années 2010, pendant des mois, la réalisatrice Alice Diop a filmé une salle vétuste au fond d’un couloir de l’hôpital Avicenne à Bobigny (93). Dans cette unique pièce mal insonorisée et sans fenêtre se succèdent des hommes et des femmes abîmés et isolés par un parcours. Entre le bureau d’une assistante sociale détachée et d’une salle d’attente bondée, ils viennent chercher de l’aide dans cette permanence d’accès au soin. Toute l’hospitalité du médecin ne peut suffire à effacer l’indignité des lieux. Avec ce documentaire intitulé La Permanence, Alice Diop rappelle qu’à l’hôpital l’architecture peut doubler la peine que les malades ressentent déjà.

 la permanence 1© Athénaïse

Cléo de 5 à 7 (Agnès Varda)

Dans Fils de Garches, le réalisateur Rémi Gendarme-Cerquetti a filmé en 2017 des anciens patients de pédiatrie de l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches (92). Ils retournent sur les lieux ou narrent les souvenirs de leur prise en charge dans le vaste édifice. « Les plafonds sont hauts. Ils me donnent le vertige. Rien ne me rappelle à moi-même », déclare le narrateur pour décrire les salles de cet établissement. Ni les enfants ni leurs parents ne parviennent à s’approprier ces lieux si menaçants.

 Cléo5a7 1  Cleo5a7 2

© Rome-Paris Films

Fils de Garches (Rémi gendarme-Cerquetti)

Heureusement, l’architecture hospitalière a aussi le pouvoir d’aider les personnes à se sentir de nouveau elles-mêmes quand elles ont été troublées par la maladie. En 1961, dans le film Cléo de 5 à 7, d’Agnès Varda, Cléo attend les résultats d’un examen médical qu’elle redoute et qu’elle recevra en fin de journée. Craignant que ces analyses ne révèlent un cancer, la jeune femme repousse la pensée de l’annonce en arpentant les rues de Paris. Ses amis et ses activités ne parviennent toutefois pas à la distraire du diagnostic à venir. Au contraire, ils renforcent le sentiment d’étrangeté à elle-même et au monde qu’elle ressent alors, prise en faux dans un quotidien qui perdure alors qu’elle vit intérieurement le drame de sa maladie. Elle puise finalement la force d’entrer à la Pitié-Salpêtrière dans les mots du jeune homme qui l’accompagne et qui, surpris, s’exclame : « On ne dirait vraiment pas un hôpital. On dirait un château d’autrefois, un parc pour donner des fêtes. » Ces images de la danse et de la fête réduisent brusquement la distance vécue par la jeune femme, chanteuse et comédienne, entre son identité et la maladie. Ainsi investi d’images qui lui ressemblent, l’hôpital devient pour Cléo beaucoup plus acceptable.

 Fils de Graches 2026 01 30 à 12.45.03© The Kingdom

Le lambeau (Philippe Lançon)

C’est aussi cet hôpital qui réconforte Philippe Lançon. Dans le récit de sa reconstruction qu’il nous livre en 2018 dans le roman Le Lambeau, édité par Gallimard, on peut lire à quel point l’exploration de l’hôpital joue pour lui un rôle de soin. À ce stade de l’ouvrage, Philippe Lançon doit s’entraîner à marcher après que les chirurgiens lui ont prélevé un morceau d’os du péroné pour le greffer à sa mâchoire et reconstruire son visage. Le long des chemins de traverse, des interstices entre des pavillons hospitaliers, il retrouve du goût pour la marche et pour sa démarche. Il explore l’hôpital en même temps qu’il se réapproprie son corps. Il habite l’espace en même temps qu’il y réinscrit sa vie. La diversité des lieux attise sa curiosité. L’énumération d’éléments architecturaux disparates, mais aussi inattendus et invisibles, nous montre que la découverte de ces lieux peut également être savoureuse pour qui se perçoit comme un explorateur. Dans cet extrait, Philippe Lançon annonce qu’il aimerait croiser l’aumônier de l’hôpital. À la lecture de ce passage, nous avons plutôt l’impression que l’architecture elle-même joue le rôle à la fois de protection et de guide que peut revêtir un homme de foi. Philippe Lançon connaît l’architecture de l’hôpital dont il dévoile l’épaisseur de l’histoire. Il reconnaît la beauté classique des lieux, de même que la beauté simple de la lingerie. Il se sent guidé et protégé par « ces beaux bâtiments d’éternelle structure » à qui ils semblent faire confiance et dont l’exploration lui prête cette attention réflexive à lui-même. Inscrire la vie sociale qui lui est extérieure au sein de l’espace hospitalier, c’est chercher, pour le patient, à adoucir la rupture que la maladie introduit dans sa vie personnelle et sociale, mais c’est aussi inscrire l’hôpital dans la vie, signifier, pour tous, que la maladie, le soin et le recours à l’hôpital font partie de nos vies.