Natures Urbaines. Une histoire technique et sociale, 1600-2030, Antoine Picon, Pavillon de l’Arsenal.
24 x 17 cm, 320 p., 36 euros.
Autant l’écrire d’emblée, cet ouvrage magistral se distingue de la pléthore de livres que la rédaction reçoit chaque semaine sur la nature en ville (sic). Et s’il fait office de catalogue à l’excellente exposition qui s’est tenue au Pavillon de l’Arsenal au printemps, son ambition dépasse largement ce cadre. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Antoine Picon est architecte, professeure d’histoire de l’architecture et des techniques à Harvard University, directeur de recherche à l’École des Ponts ParisTech et président de la Fondation Le Corbusier… On lui doit de nombreux ouvrages importants : Architectes et ingénieurs au siècle des Lumières, Culture numérique et architecture, Smart cities, Théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur, L'ornement architectural ; entre subjectivité et politique ou encore La matérialité de l’architecture. Natures urbaines est une nouvelle histoire de la ville au prisme non pas de la nature, mais des représentations et des intentions que ses habitants et ceux qui la conçoivent se font de la nature. Comme toujours chez Antoine Picon, l’histoire qu’il déroule, du XVIIe siècle à aujourd’hui, se nourrit des interrogations du présent. S’il emploie le mot nature, il fait sienne en partie les remises en question de philosophes ou d’anthropologues comme Bruno Latour ou Philippe Descola sur la validité du terme même, auquel beaucoup aujourd’hui préfère l’expression de non-humain, plus à même de comprendre l’humain comme lien de médiation et d’échange avec son environnement.

Au-delà de l’intérêt encyclopédique de cette somme, inédite par le point de vue qu’elle adopte sur le fait urbain, c’est la manière de réintroduire la question technologique au cœur du rapport entre nature et urbanité qui est la plus novatrice et passionnante. Lucide sur l’impérieuse nécessité de réintroduire le végétal et le vivant dans l’environnement urbain, Antoine Picon ne se laisse pas entraîner sur l’angélisme des post-humanismes et de ce qu’il nomme leurs « panthéismes diffus ». S’il dénonce le technosolutionnisme aveugle, il montre que sans technologie et sans innovation technologique, il ne peut pas y avoir de coexistence pacifique entre humains et nature, surtout en ville. « Technique et nature ne sont pas incompatibles, à condition d’accepter la transformation des cadres à la fois théoriques et pratiques de l’intervention technicienne rendue nécessaire par l’avènement de l’anthropocène », écrit-il. Un ouvrage qui fera date et qui doit être dans toute bonne bibliothèque.