
En s’enfonçant sous la dalle qui tient lieu de socle aux tours de bureaux de la Défense, la photographe Margaret Dearing révèle l’impensé d’un urbanisme fondé sur les apparences. Conçue comme le paradis des affaires, la Défense est aussi un enfer : en haut, le spectaculaire et la démesure ; en bas, l’invisible et la mesquinerie. Dans cette suite photographique immersive et intense, Margaret Dearing révèle avec pertinence la dichotomie entre un urbanisme qui s’exhibe et ce qu’il cache.
Publié en juin 2024 par les Éditions de la Villette, le livre de Margaret Dearing, intitulé Sous-sol, s’inscrit dans une série plus vaste réalisée dans le cadre de la commande photographique nationale, « Flux, une société en mouvement », initiée par le ministère de la Culture en 2019-2020. Margaret Dearing découvre alors fortuitement les sous-sols de la Défense et choisit de s’engager dans la prise de vue exclusive de ces lieux anti-spectaculaires et ingrats, générés par les constructions de surface dont ils semblent pourtant être complètement déconnectés. C’est un autre monde, sans auteur, que nous découvrons avec elle, dissimulé aux regards, ignoré des photographes et occulté par la légende urbaine : les coulisses du spectacle ne font pas partie du spectacle.
Le montage des images de Margaret Dearing reproduit le déroulement de son immersion dans ces tréfonds typiques du « décousu permanent » des junkspaces : le livre s’ouvre sur l’image d’une porte dérobée, puis on parcourt avec la photographe ce labyrinthe piranésien au travers d’une succession de séquences coupant dans le vif les mouvements des personnages ou captant des scènes presque vides et statiques. Et l’on ressort, enfin, par une autre porte, tout aussi dérobée, sur laquelle se clôt le livre. Sans jamais comprendre vraiment où l’on est, on repère ici un quai de gare, là un parking mais surtout des zones non identifiées. Ces deux portes représentent les seuls moments où l’on entrevoit la lumière du jour. Tout le reste est éclairé par des néons et d’autres sources, tantôt aveuglantes, tantôt blafardes : « Le néon signifie à la fois l’ancien et le nouveau, les intérieurs évoquent en même temps l’âge de pierre et celui de la conquête spatiale », dixit Rem Koolhaas à propos des junkspaces1. Entre ces deux issues (de secours ?), les images révèlent une succession de volumes et de recoins, sombres, énigmatiques, peuplés de personnages solitaires, absorbés partiellement par la pénombre, photographiés de dos, figés dans l’attente, ainsi que des groupes anonymes saisis dans leur mouvement sur le chemin du travail : « Les trajectoires sont lancées comme sur une rampe, puis deviennent horizontales sans prévenir, se croisent, se plient, débouchent soudain sur un balcon vertigineux qui surplombe un grand vide. Le fascisme moins le dictateur » (Koolhaas). (...)