On dit que l’on juge une série sur son « finale ». L’achèvement de la tour Triangle cet été devrait marquer l’épilogue de la longue et mouvementée histoire des tours parisiennes. Le sociologue Jean-Louis Violeau est allé observer cette fin de chantier ; l’occasion pour lui de chroniquer la dernière saison de cette série, sur laquelle chacun à son avis.
Il flotte un léger parfum immobilier sur l’extrémité sud du 15e arrondissement, et il a pris la forme d’un grand triangle. Henri Ciriani qui vient de nous quitter s’était plu à attribuer à cette figure des vertus insoupçonnées. C’était à propos de son musée de l’Arles antique, en 1992 à l’occasion d’une conversation avec son ami Laurent Beaudouin, durant laquelle il s’était autorisé à monter en généralité pour avancer que « de toutes les figures, le triangle est le circuit le plus court ». Et « pour apprendre à fermer ce qui est ouvert, ou pour ouvrir ce qui est fermé, le triangle est idéal » car « on n’a pas l’impression d’être à l’intérieur d’un triangle ». Cela vaudra-t-il aussi pour la tour qui monte hardiment ses faces aux confins du 15e arrondissement ?
Les lois décrites par Ciriani sont en tout cas évocatrices, à la nuance près que, chez lui, son triangle était situé, délimité par le fleuve, l’écluse et le cirque, et ses faces soigneusement affectées : l’une à la conservation, l’autre aux expositions temporaires, et enfin la troisième au musée. Le triangle d’Herzog & de Meuron exprime en revanche une forme pure sans destination précise – des bureaux, il y en a tellement que cela ne donne pas naissance à un programme au sens fort, spécifique. Et puis, lorsque l’on connaît leur faramineux taux de vacance dans Paris et sa région depuis la crise sanitaire, sa construction demeure un colossal acte de foi.
Celle-ci a débuté en février 2022, alors que le projet avait été présenté il y a vingt ans, en 2006, par un maire en pleine possession de ses moyens politiques, Bertrand Delanoë, alors en quête de hauteur et flanqué d’un puissant promoteur, Unibail, auquel il était déjà intimement lié sur d’autres chantiers, et couronné par les signatures de Jacques Herzog et Pierre de Meuron, lauréats du prix Pritzker. En chemin l’ascenseur panoramique aura perdu sa position-manifeste. Il marquait pourtant un point d’hérésie sur sa façade lisse. L’espace de formation est encore mal défini, autant que le centre culturel et la crèche. Seul l’hôtel a déjà trouvé son exploitant (voir https://tour-triangle.com). L’agence Valode & Pistre en est l’architecte d’opération et Thierry Laverne le paysagiste. (...)