La culture architecturale italienne a souvent montré une certaine réticence, voire une aversion marquée, à l’égard du gratte-ciel. À Milan, capitale économique et financière du pays et principal foyer d’expérimentations architecturales dès le début du XXe siècle, une loi d’époque fasciste défendait tout nouvel édifice de dépasser en hauteur la flèche du Duomo, surmontée par la célèbre statue dorée de la Madonnina (108,5 mètres). Toutefois, les conditions de longue durée d’une histoire italienne (et presque exclusivement milanaise) du gratte-ciel voient le jour pendant le régime. Mais, comme nous le verrons, il s’agit moins d’une question architecturale et « stylistique » que d’une dynamique foncière et typologique.
Le premier bâtiment milanais qu’on pourrait qualifier de « gratte-ciel » – si nous entendons avec ce terme un immeuble tertiaire – est le Snia Viscosa, conçu en 1935-1937 par Alessandro Rimini. Si sa composition architecturale demeure assez classique et sa taille modeste, celui-ci entend néanmoins exprimer, par sa masse architecturale érigée en véritable landmark, les valeurs de puissance économique propres au commanditaire : la société Snia Viscosa, fondée en 1917 et spécialisée dans la production de fibres textiles synthétiques, largement soutenue dès la moitié des années 1920 par le gouvernement fasciste. De plus, l’immeuble de Rimini s’insère dans une opération urbaine de grande envergure : des percés et des aménagements urbains qui font table rase du tissu ancien, afin de créer l’axe monumental du corso Vittorio et de la piazza San Babila, nouveau centre financier de la capitale lombarde et vitrine de la modernisation prônée par le régime.
Si l’ambiguïté stylistique – entre modernisation « rationaliste » et rhétorique de la tradition méditerranéenne et classique-impériale – est au cœur des politiques artistiques et architecturales du fascisme, cette opération urbaine révèle en revanche la façon dont le régime s’inscrit pleinement dans des dynamiques économiques capitalistes : dès la naissance des archétypes américains à Chicago, le défi de la hauteur s’alimente d’une spéculation foncière qui trouve dans la densification son outil majeur. C’est en ce sens que le gratte-ciel incarne à lui seul le processus de financiarisation de la ville, où le sol est devenu, à l’âge capitaliste, une marchandise soumise à la loi de la demande et de l’offre. À Milan, comme partout ailleurs, l’exploitation maximale du foncier s’alimente surtout d’immeubles de bureaux, même si des exceptions résidentielles existent. Le secteur de piazza San Babila reste la réalisation la plus emblématique du plan d’aménagement de 1934 (piano Albertini), encore plus favorable aux grands promoteurs et aux intérêts privés par rapport aux plans précédents de l’époque « libérale ». (...)