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Le carnet de voyage, un outil puissant ? Enquête avec l’arpenteur-paysagiste Alexis Pernet et l’architecte du patrimoine Alexis Roy.

 

Deux types de carnettistes se distinguent : les démonstratifs et les discrets. Les premiers se retrouvent dans les festivals dédiés au « genre ». Les symposiums Urban Sketchers ou Le Rendez-vous international du carnet de voyage de Clermont-Ferrand1 mêlent amateurs, auteurs de BD, illustrateurs et architectes autour d’un médium qui se veut libre et décomplexé. Une petite économie se forme sur le phénomène apparu au début des années 2000 et sa diffusion internationale via les réseaux sociaux. Pour le grand public, la magie de la performance du dessin rencontre les couleurs vives et les enquêtes anthropologiques du bout du monde, postcolonial gaze hérité des carnets aquarellés marocains d’Eugène Delacroix. À l’opposé, d’autres préfèrent l’objectivité du noir et blanc, localisent un regard scientifique sur l’environnement immédiat. Ils ouvrent volontiers leurs pages pour entamer la conversation.

Ouvroir du monde

« Le regard que les personnes portent sur les carnets est encore un peu trop imprégné de la notion d’exploit académique, de ressemblance. Il faut se débarrasser de tout ça, les amener plus loin pour conduire vers la discussion sur ce qui compte : la transformation de l’espace », commente Alexis Pernet, interrogé sur la retenue de sa production graphique. Souvent tracées depuis l’habitacle de sa voiture garée sur le bas-côté des routes du Québec ou de l’Auvergne, les lignes paysagères révèlent un angle rare intégrant la route, un de ses sujets d’étude. Dans les textes d’Au fil du trait, carnets d’un arpenteur (Parenthèses, 2021), il affirme le rôle structurant du ruban d’asphalte dans son épaisseur, « objet à la fois technique, économique et culturel, digne de toutes sortes d’attentions », et sa capacité à créer les lieux communautaires de ceux qu’il appelle « les riverains de la route ». Ses croquis, très justes, témoignent du statut particulier de ces territoires, sur lesquels il pose le regard d’un explorateur de l’indicible. Une tension apparaît entre l’œil lavé de l’intellect et la connaissance subtile du terrain exprimée dans les textes de l’ouvrage. La géographie, littéralement l’écriture de la terre en grec, se déploie en un trait continu, voulu d’épaisseur constante. Les lointains sont souvent plus chargés que l’avant-plan, jouant avec les règles de la perspective atmosphérique. Les panoramiques verticaux balayent le ciel et révèlent mains et chaussures, confirmant la présence du sujet. « Dans le trait qui fait se rencontrer la terre et le ciel, au-dessus, il y a tous les phénomènes météorologiques, climatiques qui nous affectent, sous l’horizon il y a toute l’épaisseur, les strates sur lesquelles on vit, où logent de multiples phénomènes importants pour notre survie, que les scientifiques comprennent désormais comme la zone critique. »   (...)

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