Friedrich Weinwurm, le destin tragique d’un architecte engagé en Europe centrale

Rédigé par Natalia PETKOVA
Publié le 14/12/2023

la villa Stein, plan du rez-de-chaussée (source : Archives municipales de Bratislava).

Dossier réalisé par Natalia PETKOVA
Dossier publié dans le d'A n°313 par Henrieta Moravčíková

Aucun architecte ayant œuvré en Slovaquie n’a autant personnifié l’avant-garde dans ce métier que Friedrich Weinwurm (1885-1942). Toutefois, l’homme dépasse cette représentation non seulement par son œuvre, son engagement social, son destin personnel, mais aussi par sa mort tragique, incarnant la figure complexe et souvent incompréhensible du point de vue actuel du penseur européen de gauche.


Henrieta Moravčíková est une théoricienne et historienne de l’architecture. Elle est chercheuse au département d’architecture de l’Institut de construction et d’architecture de l’Académie slovaque des sciences et professeure à la faculté d’architecture de l’Université slovaque de technologie à Bratislava. Elle a publié plusieurs monographies et de nombreux articles sur l’architecture contemporaine et du XXe siècle.

Né le 30 août 1885 à Borský Mikuláš, une petite localité au sud-ouest de l’actuelle Slovaquie, au sein d’une famille juive germanophone, Friedrich Weinwurm a commencé ses études d’architecture à l’École technique royale de Berlin. Après six semestres, il a poursuivi sa formation à l’École technique royale de Saxe à Dresde, sous la tutelle de l’architecte Martin Dülfer au département de génie civil, où il a obtenu son diplôme d’ingénieur en 1911. Il a ensuite rejoint Budapest pour travailler dans le célèbre atelier Pogány Móric & Töry Emil, précurseur du modernisme avant la Première Guerre mondiale.
Cependant, avant de pouvoir pleinement se consacrer à sa carrière professionnelle, Weinwurm a été confronté aux événements dramatiques de 1914 qui ont bouleversé l’Empire austro-hongrois et l’ensemble de l’Europe. Mobilisé et envoyé sur le front de l’Est, il a été gravement blessé à la tête en 1915, blessure qui mit fin à sa participation à la guerre. Ces événements ont profondément marqué sa vie personnelle et professionnelle. Il a suivi une longue convalescence à Bratislava, où il s’est finalement installé, et la guerre a renforcé ses positions politiques déjà marquées très à gauche. La création de la nouvelle République démocratique tchécoslovaque lui a ensuite permis de se lancer dans une carrière professionnelle brillante et de mettre en œuvre ses idées fonctionnalistes en matière de construction1.
 
Un toit pour tous : la période de l’entre-deux-guerres en Slovaquie
Les années 1920 en Slovaquie sont souvent décrites comme une époque où les architectes ont timidement tenté de s’affranchir des conventions stylistiques des formes historiques. Leur quête d’une nouvelle architecture a pris diverses directions. Influencée par Prague, la Slovaquie a vu l’arrivée du style tchécoslovaque, également appelé rondocubisme, qui tirait ses origines du cubisme tchèque et se caractérisait par un ornement expressif et une riche palette de couleurs. Cependant, des influences venant d’Autriche et d’Allemagne trouvaient aussi leur place, apportant des formes simples inspirées du classicisme ainsi que des styles influencés par l’industrie et la technique. Dans ce contexte de recherche, l’approche rationnelle et épurée de Weinwurm, où la technique et la fonctionnalité jouaient un rôle clé, s’est révélée particulièrement pertinente. Tout au long des années 1920, en collaboration avec son partenaire Ignác Vécsei (1883-1944), il a conçu et construit des dizaines de bâtiments qui se distinguent par une signature architecturale forte, des dispositions fonctionnelles claires, des façades épurées et des solutions constructives ingénieuses. Comme il l’a lui-même écrit, « au lieu de la beauté conventionnelle de la maison, pleine de préjugés, une nouvelle forme de beauté émerge, tant dans la structure que dans son fonctionnement interne, dictée par les exigences de son utilisation quotidienne2 ».
L’un des principaux centres d’intérêt de Friedrich Weinwurm était le logement, une préoccupation logiquement liée à la situation sociale de l’époque. La majorité des pays européens étaient confrontés à une pénurie de logements de qualité pour de larges couches de la population urbaine, un problème qui s’est traduit en Slovaquie en 1930 par des mesures gouvernementales visant à stimuler le marché du logement. L’engagement de Weinwurm sur cette question du logement était également (...)

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