Le Grand Paris des écrivains - « Heureusement, Alexandre Belgrand n’existe pas » - Entretien avec Philippe Simon

Rédigé par Soline NIVET
Publié le 17/03/2017

Dossier réalisé par Soline NIVET
Dossier publié dans le d'A n°252

Commissaire scientifique de l’exposition permanente du Pavillon de l’arsenal qui retrace l’histoire de la métropole parisienne et de ses projets, Philippe Simon a lu pour nous Le Grand Paris d’Aurélien Bellanger. Il nous livre ici ses réflexions sur l’ouvrage, assorties de quelques conseils de lecture… 

« J’ai lu le livre Le Grand Paris d’Aurélien Bellanger comme une autre face de l’histoire officielle. Ce livre est un roman, comme indiqué sur la couverture. Il ne s’agit pas d’y chercher une vérité sur l’histoire récente du Grand Paris. L’écrivain apporte ici de l’air et un brin de sourire sur un sujet complexe, avec un regard poétique, cultivé et parfois un peu décalé. Il met des mots et des émotions sur des données, des villes, des architectures. Il nous livre des descriptions, très évocatrices, de nombre de lieux métropolitains obligeant nos mémoires à se ressaisir de ces territoires en marge, et parfois même à se replonger dans un site de vues aériennes pour bien comprendre les pérégrinations de son narrateur, telle sa dérive le long de l’aqueduc de la Dhuys. Le passage sur la découverte des espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill est beau, mais terrifiant, un bâtiment comme “l’idée d’une finalité irréductible dans la nature, l’idée d’un démiurge esthète, l’idée d’un architecte”. 

 

Des clés de compréhension 

Le roman est construit autour de thématiques successives, noyées (cachées) dans la masse d’une histoire, mais qui participent à donner des clés de compréhension sur l’état passé, actuel et à venir du territoire du Grand Paris. Le lecteur attentif en extraira des guides de promenade et quelques beaux aphorismes sur l’architecture ou la ville. Dès le début du livre, l’auteur rappelle une donnée tellement essentielle qu’elle en paraît basique : l’extension de Paris s’est faite à partir de ses enceintes successives jusqu’à l’éclatement infini du dernier rideau de forts Séré de Rivières détachés loin de la capitale. Il s’appuie sur la question préalable à toute réflexion sur le Grand Paris : où se finit le territoire concerné ? Plus loin, il souligne la tension entre l’urbanisme, considéré comme une science rationnelle et organisationnelle, et la ville, construite à partir de sa géolo- gie, de sa topographie et de son hydrologie. Comme l’indique sa trame narrative, la part politique précède la part immobilière, et le livre pointe bien ce rapport entre une initiative lancée par le politique (avec, comme interrogation, son rôle à différentes échelles dans la gestion des affaires de la cité) et la récupération opérationnelle qui en est faite par le monde de l’entreprise privée, dont les intérêts sont rarement les mêmes, quand bien même existent parfois des convergences inquiétantes… quelques affaires immobilières récentes sont aussi évoquées au fil des pages. 

 

L’esprit de l’époque 

L’ouvrage suggère que nous vivons actuellement une époque de transition : Paris, ville capitale jusque-là en équilibre entre le plus riche et le plus pauvre des départements français, laisserait progressivement la place à un Grand Paris unifiant, mais gommant aussi les différences entre les territoires ; le métro automatique permettant de porter la spéculation comme arme de transformation massive, au coeur de territoires négligés. Ordonner et contrôler, puis spéculer ! Le roman laisse néanmoins espérer que la vitalité du 93 sera plus forte que le réseau ferré technocratique et politique. Heureusement Alexandre Belgrand – le narrateur du roman, qui, à la droite du “Prince”, aurait imaginé le destin de la métropole – n’existe pas et ne pourrait exister, nous ne sommes plus à l’heure des superhéros de l’urbanisme qui décréteraient seuls, dans leur cabinet étatique et matelassé, le devenir d’un territoire de plusieurs millions d’habitants. Son “héros” ne représente-t-il pas, en revanche, l’esprit de l’époque ? Sa tendance à s’affranchir des règles, à manipuler la réalité et à jouer sur les ambiguïtés et les faux-semblants (tel ce fameux onzième projet, celui du grand métro préparé secrètement en parallèle de la consultation des 10 équipes en 2008, qui n’auront au final qu’un rôle d’accompagnement) ? 

 

Littérature métropolitaine 

Il existe des incontournables de la littérature métropolitaine : des auteurs aussi différents que Jean Rolin avec La Clôture, Éric Hazan avec Une traversée de Paris ou Thomas Clerc avec Paris, musée du XXIe siècle content la ville telle qu’ils la parcourent. Ils croisent cultures personnelles, histoires urbaines et éléments autobiographiques pour mettre au jour la stratigraphie historique des lieux traversés, tout en conviant les fantômes qui peuplent les rues à venir nous raconter également leurs histoires. D’autres auteurs, comme Philippe Vasset avec La Conjuration ou Jean Rolin – encore lui – avec Les Événements, offrent des visions décalées qui fragilisent et bousculent les zones de confort de notre univers urbain quotidien. Raphaël Meltz garde, dans Urbs, l’espoir que certains lieux portent en eux une part tapie d’enchantement qui pourrait déclencher une amélioration, voire une révolution du monde actuel. Rares sont les architectes, reconnaissons-le, à mettre des mots justes et émouvants sur leur travail sans prétention et force de monstration de leur ego. On peut regretter ces architectes écrivains qui utilisaient sciemment la fiction pour évoquer leurs obsessions ou pour les expliquer, comme Viollet-le-Duc, avec Histoire d’une maison, Fernand Pouillon avec Les Pierres sauvages ou Michel Bataille et La Ville des fous, qui raconte l’état de l’architecture parisienne au début des années 1960. Quels urbanistes contemporains se risqueraient à faire de la ville et du quartier sur lesquels ils travaillent le sujet d’un roman, ou d’un film de fiction ? 

 

Un autre niveau de lecture 

Pour retracer l’histoire de la métropole parisienne, la place accordée aux créations et aux perceptions artistiques de l’urbain reste encore très marginale, ou trop élitiste. Pourtant, raconter l’histoire de Paris avec l’aide de la littérature, de la peinture ou du cinéma offre un autre niveau de lecture sur la ville, car ce sont des médias accessibles, et largement partageables. Ceci dit, il ne faut pas oublier l’histoire, sa part scientifique et la volonté de tendre à l’objectivité, avec toute la documentation historique : des faits, des données, des analyses et, bien sûr, des interprétations construites et démontrées. Ces deux façons d’illustrer un propos sont complémentaires. Un extrait de La Curée de Zola accompagné d’une photo de Marville complèteront à merveille un plan d’expropriation d’une des percées réalisées par Haussmann… » 


Lisez la suite de cet article dans : N° 252 - Avril 2017

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