Le Louvre Abu Dhabi, un musée-miroir - La quadrature du cercle en 7850 étoiles

Rédigé par Stéphane BERTHIER
Publié le 15/12/2017

Dossier réalisé par Stéphane BERTHIER
Dossier publié dans le d'A n°259

L’histoire architecturale des coupoles est intimement liée à celle de leur construction. On citera simplement les premiers voussoirs en béton du Panthéon romain ou encore la stéréotomie sophistiquée inventée par Brunelleschi pour couvrir Santa Maria del Fiore à Florence. Mais des dizaines d’exemples supplémentaires pourraient être convoquées pour nous convaincre que l’art de bâtir une coupole a régulièrement sollicité l’imagination et l’inventivité des architectes. Leurs surfaces géométriques sont nombreuses – hémisphériques, elliptiques, à bulbe, ovoïdes ou paraboliques –, et leurs procédés constructifs plus encore : à voussoirs, à encorbellements, à nervures, côtelées, à double calotte, etc. L’histoire du XXe siècle est elle aussi riche d’exemples dérivés des coupoles, comme les voiles minces de Dischinger ou les résilles losangées de Nervi, architectes de la modernité héroïque.

Ces surfaces de révolution à double courbure traversent l’histoire de l’architecture et ses frontières, de l’Orient à l’Occident. La coupole du Louvre Abu Dhabi est d’abord exceptionnelle par son échelle. Ses 180 mètres de diamètre couvrent 25 000 m², soit près de cinq terrains de football. Comparativement, la grande coupole de la cathédrale de Florence, restée près d’un demi-siècle à découvert faute de solutions constructives satisfaisantes, ne mesure « que » 45 mètres de diamètre. Mais la forme très plate de la coupole dessinée par Jean Nouvel aggrave encore la difficulté d’une échelle hors du commun. Alors que l’histoire nous a habitués à des coupoles hémisphériques, voire en ogive, afin de limiter les poussées horizontales qui s’exercent à la base de l’édifice, celle-ci présente au contraire une flèche très faible de 26 mètres, soit, en proportion, la calotte d’un douzième de sphère.

Elle est réalisée non plus en maçonnerie ou en béton armé, mais sous la forme d’une grille tridimensionnelle en acier, de 6 mètres d’épaisseur, dans l’esprit des structures spatiales que développait Robert Le Ricolais dans les années 1960. Sa base est constituée d’un solide anneau de renfort qui équilibre les poussées horizontales monumentales que sa faible amplitude génère. Ce treillis métallique de 5 000 tonnes fut préfabriqué au sol avant d’être hissé à l’aide de vérins à son altimétrie définitive, 14 mètres au-dessus du niveau de la mer. La construction au sol présentait une géométrie particulière qui anticipait les déformations dues à son poids propre, afin que la coupole prenne une forme parfaitement sphérique une fois en charge sur ses supports.

Le problème des appuis est une autre constante de l’architecture des coupoles qui couvrent traditionnellement des espaces cruciformes. Cette quadrature du cercle, ou comment poser un volume de plan circulaire sur un carré, a sollicité l’ingéniosité géométrique et constructive des architectes pendant des siècles, générant une multitude de tambours, transitions octogonales, trompes et autres pendentifs. Jean Nouvel apporte ici une réponse originale, par la disparition du sujet. Aucun élément architectonique visible ne témoigne du raccord entre le plan circulaire de la coupole et la trame orthogonale de la médina qu’elle couvre de son ombre. Elle semble léviter à quelques mètres au-dessus des volumes blancs et clos du musée, comme une soucoupe volante. Elle repose en réalité sur quatre poteaux majeurs, formant bien un plan carré, auquel l’architecte refuse toute présence. L’élégance ne tient plus désormais à l’expression de l’intelligence constructive, mais au contraire à son effacement, comme dans un tour de magie.

Enfin, il n’y a pas de coupole sans lumière qui révèle son volume, sa sphéricité, qui éclaire son ciel. Au gré des heures, l’oculus du Panthéon d’Hadrien trace d’un « disque d’or» la course du Soleil sur l’intrados de la coupole. La plupart du temps, les oculi des coupoles sont surmontés de lanterneaux expressifs qui les protègent de la pluie, en même temps que leur charge additionnelle participe à la bonne stabilité de l’édifice. La lumière de la coupole du Louvre Abu Dhabi est d’un genre tout à fait différent : elle ne se concentre pas en un point, mais se diffuse sur une surface à claire-voie. Elle évoque les motifs des moucharabiehs arabisants que Jean Nouvel exploitait déjà il y a trente ans pour la façade de l’Institut du monde arabe, à Paris. L’effet théâtral obtenu est celui d’une pluie de lumière, autant qu’un ciel de nuit. Il nous rappelle aussi les motifs étoilés des bains de l’Alhambra, à Grenade. Ces minces et rares rais de lumière éclairent et révèlent une ombre salutaire, pensée comme un microclimat de fraîcheur, sous le soleil brûlant du désert.

Ces moucharabiehs sont constitués par huit couches entrecroisées de motifs étoilés, d’échelle variable. Quatre de ces couches d’aluminium recouvrent l’extrados de la coupole, tandis que quatre autres habillent l’intrados. La structure d’acier, prise en sandwich entre ces patterns, obéit elle aussi à ce motif calligraphique, quoique de manière simplifiée. La maîtrise géométrique de cette complexité à la fois structurelle et scénographique a été facilitée par les outils numériques contemporains. Ils ont permis d’élaborer un modèle paramétrique de l’ensemble, afin de déterminer le point d’équilibre entre la résistance mécanique nécessaire, le motif souhaité et l’intensité de lumière désirée. Il en résulte un effet buissonnant dans lequel les diverses trames s’enchevêtrent et s’entrelacent, au point de rendre illisibles les éléments de régularité qui le composent.

Si cette coupole magistrale doit soulever un regret, c’est peut-être celui de n’avoir résolu que séparément sa structure et son dispositif optique, lequel ne s’obtient que par l’ajout d’éléments ornementaux aléatoires, portés par une grille structurelle régulière. Les récentes avancées de nos outils paramétriques rendent pourtant aujourd’hui possible la maîtrise de structures aléatoires complexes. Ainsi la grille tridimensionnelle de la piscine olympique de Pékin est-elle constituée d’un assemblage sophistiqué de polyèdres irréguliers qui présente un pavage optimal de l’espace. Nul doute qu’un pas plus loin la structure de cette coupole aurait pu produire, à partir d’elle seule, l’effet recherché, à la fois structurel, ornemental et scénographique.


Lisez la suite de cet article dans : N° 259 - Décembre 2017

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