Concours et consultations d’architectes en question

Rédigé par Christine DESMOULINS
Publié le 26/12/2004

De Portzamparc : Cité de la musique Paris (concours 1984)

Dossier réalisé par Christine DESMOULINS
Dossier publié dans le d'A n°142 «C'est pas toi qui es beau, c'est pas toi qui y es », dit la chanson. Dur à avaler quand on « se voyait déjà en haut de l'affiche » ! Quelle que soit la taille des agences, gagner un concours change la donne, et ce mode d'attribution de la commande est plébiscité comme l'un des meilleurs. Le caractère impitoyable de la règle du jeu – et sa répétitivité – n'en suscite pas moins moult déconvenues, car si les marchés publics donnent chaque année lieu à près d'un millier de compétitions pour une moyenne de trois candidats non retenus par concours, cela représente 3 000 projets non réalisés. Apprécier les points forts et les points faibles de la procédure est d'autant plus malaisé que les avis varient au gré de l'affectivité liée aux résultats. L'adrénaline aidant, on peut vanter les mérites des concours ou dénoncer leurs effets pervers. Mais, alors que certains architectes se réorientent vers la commande privée, on peut s'interroger sur ce que deviendrait la production architecturale s'ils n'existaient plus. Notre objectif  est d'esquisser un état des lieux et de confronter des points de vue. Nous tenterons de démêler l'intérêt des divers types de procédures et d'attirer l'attention sur les bévues à éviter. Nous reviendrons sur la question de l'anonymat.


Bilan probant d'une filière ardue
Supplantant les anciennes listes d'agrément des ministères et la routine typologique induite, les consultations d'architectes ont eu une influence décisive sur la qualité globale de l'architecture publique en France, et le rôle de la MIQCP (Mission interministérielle pour la qualité des constructions publiques) vaut
d'être souligné. Chef d'orchestre de cette politique dès son origine, elle veut « maintenir vivant un outil de qualité qui autorise les maîtres d'ouvrage à choisir entre plusieurs projets ». Considérés comme un secteur de recherche au sein des agences, ces concours créent un effet de vitrine pour les architectes. Depuis le milieu des années 1980, en révélant de nouveaux talents, ils sont apparus comme une « voie royale » permettant à beaucoup d'accéder à des commandes publiques importantes. Malgré la politique de décentralisation, cela reste partiellement vrai et, quand tout se passe bien – ce qui est fréquent –, le maire et son architecte sont fiers de leur médiathèque, de leur école ou de leur musée ; le paysage urbain y gagne, et les utilisateurs comme les habitants sont satisfaits à quelques ronchons près. Parfois même – cerise sur le gâteau – l'opposition adhère.
En France, environ cent cinquante agences participeraient régulièrement aux consultations publiques, où la notoriété et les références jouent un rôle-clé. Les critères relatifs aux pièces administratives à fournir et la nature ou le nombre, parfois saugrenu, des références exigées par les avis de consultations sont bien souvent trop restrictifs. La candidature d'une équipe ayant montré sa sensibilité architecturale sur divers programmes peut ainsi être rejetée (à tort) si elle n'a pas traité de programme similaire, ou que son chiffre d'affaires est estimé insuffisant. On se prive alors du savoir-faire et de la disponibilité d'équipes confirmées, en oubliant qu'un architecte sait apporter des réponses sur des sujets divers. Les jeunes équipes peinent aussi à se faire inviter, même après une petite commande réussie.

Dossier de concours : le parcours du combattant
Concourir, ou tenter de le faire, est une course d'obstacles. Nous avons déjà relaté dans ces colonnes ce parcours du combattant : formulaires administratifs, avis de candidature ou règlements mal rédigés (par incompétence, comme par volonté de trop bien faire), effets d'annonce électoraux pour des concours sans budgets ni terrains, équipes pluridisciplinaires requises sur de petits projets où elles peineront à se réunir dans les délais pour une rémunération frisant l'indigence. On vit aussi le cas où le BOAMP (Bulletin officiel des annonces des marchés publics) suggérait d'« appeler Jacky pour la visite du site », et celui où « trois références construites de maison de la pêche dans les cinq dernières années » étaient indispensables. La Palme d'Or de l'avis d'appel crétin revient momentanément à la Société d'économie mixte de Marseille Aménagement, qui choisira ses candidats en appliquant un coefficient digne du brevet des collèges pour noter les chiffres d'affaires des postulants à la candidature (voir encadré, p. 29). à Montpellier, on évince une candidature sans même l'ouvrir…, car les rédacteurs d'un avis publié dans le BOAMP ont rendu les choses confuses et imprécises. à Deauville enfin, un véritable imbroglio se serait créé autour d'un concours, lancé à deux reprises avec des équipes différentes. Toute rémunération semble exclue pour les participants à la première consultation, jugée infructueuse pour cause de dérogation au POS. Ils ont pourtant rendu leurs projets, et les candidats au second concours se seraient montrés partiellement solidaires. Affaire à suivre donc…
Le soin apporté à la préparation du dossier de candidature devrait pourtant être apprécié à sa juste valeur par les maîtres d'ouvrage : elle peut nécessiter plusieurs jours de travail, et son coût moyen tourne autour de 500 euros. Au-delà de la phase de sélection, le travail de conception induit par le concours – tout autant respectable – doit recevoir une rémunération conforme au travail demandé, ce qui n'est pas toujours vrai quand des concours sur esquisses s'apparentent en fait aux consultations plus complexes sur APS (Architecture et pratiques sociales).

Les jurys et le « meilleur » projet
Les concours ont suscité une émulation, mais comment les juge-t-on ? Ceux qui programment et ceux qui jugent n'étant pas les mêmes, les intentions ou les contraintes énoncées dans le programme ne sont pas toujours présentes à l'esprit des membres du jury. Beaucoup d'entre eux, ne sachant ni lire un plan ni déjouer l'attrait d'une maquette, tombent sous le charme d'une surenchère d'images de synthèses qui passeront mal le cap des contraintes réglementaires ou budgétaires. Le choix d'un projet étant un acte important, réunir un jury avec l'ambition de retenir pour le « meilleur projet » n'exclut pas la part considérable laissée aux subjectivités. « Si j'entends dire dans un jury que les goûts et les couleurs ne se discutent pas, je réponds que, justement, j'ai un diplôme de goût et de couleurs. On pourrait tout autant dire un diplôme d'émotion », déclare avec humour l'architecte Michel Remon. Parfois viscérales, ces sensibilités peuvent aussi être guidées par le désir d'être « dans le coup » en défendant des tendances plus ou moins médiatisées au gré des décennies – et donc plus ou moins assimilées par le plus grand nombre. Après le « néo-Corbu », le « déconstruit », ce sont les images « à la Suisse ou à la Hollandaise » qui se taillent la part du lion – un peu comme le fait sur le plan linguistique l'argot des bandits quand il est connu de tous et que ceux qui l'ont inventé en élaborent déjà un nouveau, plus confidentiel, que d'autres prendront du temps à décrypter. Dans ce brassage des cultures et des incultures, où souvent l'irrationnel l'emporte, seul l'esprit libre de jurys éclairés reconnaît les approches fines ou contextuelles.
Si l'architecture est rare, c'est que la demande d'architecture l'est aussi, et la question de sa survivance vaut d'être posée, d'où les débats cruciaux sur l'enseignement. Quand ce désir rare existe, il arrive qu'un élu et un architecte se rencontrent autour d'un projet, ce qui est la meilleure garantie. Et si la médiatisation a des vertus, n'oublions pas qu'elle peut apparaître comme un alibi si elle applique le vocable d'architecture à des images banales faciles ou à des réalisations qui ne relèvent que du BTP. Elle n'en gardera pas moins une influence sur les options que peuvent prendre les multiples individualités qui s'expriment dans les jurys. Enfin, peut-être faut-il aussi inciter à la prudence les commanditaires tentés de mettre à la une des stars en jet lag sur l'attention réelle de celles-ci pour une commande pas si grande que ça, dans un coin de France pas si grand que ça, avec un budget pas si gros que ça et des règles d'urbanisme prégnantes, qui reviendront comme un boomerang une fois l'extase passée.

 L'analyse des compétences, des références et des moyens

La maîtrise d'œuvre étant une prestation intellectuelle, accorder trop d'importance à l'infrastructure de l'agence et aux chiffres d'affaires antérieurs ne rime à rien. Comme un chef en quête d'une étoile Michelin, une petite équipe est souvent plus créative que le chef de projet débordé d'une grosse agence. Un bémol s'impose aussi quant à la recherche d'équipes pluridisciplinaires. Un prestataire unique peut justifier au sein de sa structure d'une polyvalence. De plus, si les délais serrés d'un concours ne facilitent pas la synthèse, ils n'excluent pas les rivalités d'ego. Pourquoi remettre en cause le rôle de chef d'orchestre de l'architecte, qui pourra toujours, s'il gagne, s'adjoindre les compétences nécessaires en les synthétisant harmonieusement ?

Le marchandage des honoraires

Vu leur faible part dans un budget, un tel marchandage n'a pas de sens. On peut aussi se demander à quel moment vérifier que l'offre de maîtrise d'œuvre est la plus avantageuse : à signature du marché, à l'inauguration, après dix ans, ou quand l'ouvrage sera peut-être reconnu comme patrimoine ? De même, qui en juge ? Le négociateur, le maître d'ouvrage, les usagers, les gestionnaires, la collectivité, ou encore les défenseurs de l'environnement ?

Le système français et l'Europe
à cet égard, nous recommandons la lecture de l'étude très bien documentée réalisée conjointement par le ministère de la Culture et la MIQCP. Confiée à Sylvie Weil et Véronique Biau, elle propose une analyse comparative des concours portant sur neuf pays : l'Allemagne, la Belgique, le Danemark, l'Espagne, la France, l'Italie, les Pays-Bas, le Portugal et le Royaume-Uni. Au terme de cette étude, on voit que le système des concours est loin d'être unifié. La France est le pays qui pratique le plus de concours, mais ce sont exclusivement des concours restreints donnant lieu à indemnisation. Dans beaucoup d'autres pays, les concours non indemnisés sont ouverts. Elle constate aussi le sérieux des jurys allemands, qui réunissent un grand nombre d'architectes et consacrent souvent une semaine à l'analyse des projets.

1- L'ancienne dérogation permettant de désigner sans remise en concurrence l'auteur d'un ouvrage initial lors de son extension a été supprimée dans le Code 2004.
NB . Nous remercions la MIQCP pour l'aide apportée dans l'élaboration du contenu de cette partie du dossier.

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