BRUTHER - Résidence pour chercheurs à la Cité internationale, Paris 14e

Rédigé par Emmanuel CAILLE
Publié le 05/11/2018

Stéphanie Bru et Alexandre Theriot  (Bruther) appartiennent, comme leurs confrères Muoto ou Data, à une génération d’architectes français qui arrive à maturité avec des commandes significatives. Dans l’héritage de leurs aînés comme Lacaton & Vassal ou Jacques Ferrier, ils tentent avec leur propre langage de dépasser certaines de leurs contradictions. Comment concevoir des bâtiments qui échapperont à l’obsolescence ? Comment faire pour que l’essence architecturale subsiste malgré les inévitables mutations ? Comment surtout, malgré la recherche de formes neutres ou génériques, incarner la singularité de sa propre architecture ? La livraison de la belle résidence pour chercheurs de la Cité internationale universitaire de Paris nous donne l’occasion de nous confronter à ces questions.


Au sud de Paris, la Cité internationale universitaire de Paris est riche d’un patrimoine architectural connu dans le monde entier : les pavillons suisse (Le Corbusier, 1933), néerlandais (Dudok, 1938), brésilien (Le Corbusier et Costa, 1959) ou iranien (Foroughi, Ghiai, Parent et Bloc, 1969). Difficile de concevoir un nouveau bâtiment sans s’inscrire dans cet héritage. À cet enjeu s’ajoute le contexte particulier de la Cité. Créé en 1925 comme un grand parc dans lequel s’implantent des pavillons sur le modèle des cités-jardins et des campus anglo-saxons, le site est fortement altéré dans les années 1950 avec la construction du boulevard périphérique sur son emprise. Cette autoroute urbaine prive le parc à la fois de sa tranquillité et d’une partie de son foncier constructible. Le terrain sur lequel la Régie immobilière de la Ville de Paris a en 2013 lancé un concours pour la construction de 106 logements pour chercheurs est justement placé en bordure des voies, à l’angle de l’avenue André-Rivoire qui coupe la Cité en deux. Telle un poste d’aiguillage, le bâtiment conçu par Bruther est d’autant plus visible des automobilistes qu’il se dresse dans un virage. Sa forme ostensiblement banale – si l’on ose cet oxymore – manifeste le refus des architectes de faire événement ou « signal urbain » comme l’on dirait aujourd’hui. Le plan est simple : un carré divisé en trois rectangles égaux. Deux parallélépipèdes parallèles constitués de chambres desservies par une coursive et enserrant un vide habité par les distributions verticales. Le projet dévoile davantage sa complexité lorsque l’on arrive à pied par le parc. Le bâtiment est en effet également divisé verticalement en trois parties. La plus importante, accueillant les chambres en superstructure, est décollée du sol. Elle libère un vide qui prolonge le sol du parc. Cet espace d’accueil ouvert repose sur deux niveaux inférieurs formant un volume désaxé par rapport au volume supérieur. Des plans inclinés et plantés dégagent entièrement le niveau -1 jusqu’au niveau de l’avenue André-Rivoire, cette voie qui passe perpendiculairement sous le périphérique. Ce volume accueille des espaces communs : une bibliothèque et une salle polyvalente. Mais cette morphologie presque conventionnelle cache des subtilités qui trahissent les obsessions des architectes et confèrent au projet, dès lors qu’on le pratique, un haut degré d’intensité.

 

Indéterminisme

Aujourd’hui, la surdétermination fonctionnelle et réglementaire des bâtiments les rend inadaptables aux évolutions fonctionnelles et conduit à leur obsolescence rapide. Il est alors plus facile de les détruire que de les transformer. Pour échapper à cette fatalité, Bruther, comme d’autres architectes de leur génération, instaure dans ses projets le plus d’indéterminisme programmatique possible. Une contradiction assumée : il faut bien malgré tout répondre au programme. Leur postulat est que la « malléabilité d’usage », comme ils la nomment, est un gage de réversibilité, de transformation sans destruction. Cette attitude, qui est implicitement une critique de notre société d’hyperconsommation – et le geste écologique le plus efficace que puisse proposer un architecte – anime depuis longtemps des architectes comme Lacaton & Vassal. Elle se manifeste par deux intentions guidant l’élaboration du projet : la capacité à concevoir des structures dites « capables », aussi neutre ou générique que possible, et l’aptitude à proposer pour un même coût des surfaces plus grandes que celles déterminées par le minimum nécessaire à une fonction donnée. Cette recherche n’est pas sans risque : celui d’un appauvrissement formel, d’une uniformisation du paysage urbain ou de la disparition de toute incarnation formelle : si le hangar ou l’entrepôt industriel devient l’idéal, « qu’est-ce qui fait architecture ? ». Par la liberté qu’elle procure, une structure peut s’ouvrir à des pratiques alternatives, devenir appropriable. Pourrait-elle dès lors permettre à l’architecture de s’incarner à travers les usages qu’elle va accueillir ? Ce serait alors à elle qu’incomberait le rôle de rendre au projet son expressivité, sa valeur symbolique. Mais n’y a-t-il pas une contradiction entre la recherche de neutralité et d’indéterminisme programmatique de cette trame – le plus souvent un maillage poteau/poutre – et l’ambition de définir malgré tout une singularité formelle ? Pour échapper à cette impasse, Bruther oppose deux types de réponses d’ordres totalement différents. La première est de l’ordre du dessin, de l’arbitraire. La deuxième relève de la conviction que l’espace ne peut prendre sens que dans sa confrontation aux usages qui l’animent.

 

Ecarts

Dans les grilles structurelles orthonormées qui se répètent inexorablement, Bruther assume l’introduction « de choses non raisonnables, d’irrégularités qui n’ont pas de raison d’être » : des escaliers ostensiblement décalés de la trame (le dôme à Caen), des poteaux qui s’inclinent comme des contreventements (centre sportif Saint-Blaise dans le 20e arrondissement) ou un poteau qui ne porte pas à l’intersection des poutres (logements rue Pelleport). Pour la résidence de la Cité universitaire, c’est le volume du soussol qui est déboîté de 30°, un escalier à plan triangulaire ou des miroirs qui font disparaître un volume dans le hall ouvert du rezde-chaussée, brouillant par ce vieil artifice la lisibilité du lieu. L’intrusion de l’irrationnel, là où la logique constructive semblait régner en maître, relève moins d’un dogme que de la foi en l’effet poétique du surgissement de l’incongruité ou de l’incontrôlé, un peu à la manière de l’irruption de l’insolite chez les surréalistes. La question du style, apparemment exclue de cette architecture qui se drape dans un austère rationalisme, revient ainsi opportunément par la présence de ces écarts et de ces « maladresses volontaires », comme le disent les architectes.

 

Ruines habitées

Mais c’est davantage par la dimension temporelle de l’architecture (comment les usages et le contexte vont la transformer) que Bruther entend échapper au risque d’absence d’incarnation de l’architecture.

On comprend dès lors combien le dessin de la structure et sa mise en scène sont essentiels. Car les espaces qu’elle définit sont comme autant de scènes où l’architecture peut se déployer par les usages qu’elle accueille. À la machine à habiter corbuséenne, où l’espace est un cadre qui détermine nos mouvements, ils opposent l’idée de bâtiment-machine : l’architecture serait davantage envisagée comme un prolongement du corps, un espace que l’on s’approprie et transforme par son comportement. D’où cette volonté chez les architectes de dessiner leurs bâtiments comme des exosquelettes, des réceptacles qui n’attendraient que la chair qui les anime. Laissés bruts, nez de dalle et poteaux apparaissent autant que possible en avant de la façade, laissant les vitrages en retrait. Lorsqu’il s’agit de concevoir les façades, toute leur attention semble mobilisée pour en faire disparaître la peau. Dans le centre de recherche de Caen, un étage sur deux est clos d’une membrane de ETFE qui occupe toute la largeur d’un plateau, soit 18 mètres ! Aucune menuiserie ne vient ainsi troubler la lecture de la structure. À la résidence de la Cité universitaire, les chambres sont entièrement vitrées en façade et l’ouvrant horizontal s’étend sur les 3,15 mètres de la largeur de la pièce sans recoupement intermédiaire. Au regard des contraintes acoustiques, à quelques mètres du périphérique, il paraissait difficile d’échapper à une double peau, un système qui a fait ses preuves mais occulte fortement l’intérieur des bâtiments.

La résidence de chercheurs est placée au bord du boulevard périphérique, à l’angle du parc de la Cité universitaire. Sa forme ostensiblement banale manifeste le refus des architectes de faire événement ou « signal urbain ».

Avec l’ingénieur Robert-Jan van Santen, Bruther est parvenu à mettre au point une simple peau répondant à ces exigences. Le problème du C+D (propagation du feu d’un étage à l’autre par la façade) menaçait également d’atténuer cette transparence, mais une imposte formant écran en retrait, à l’intérieur même de la chambre, a résolu ingénieusement ce problème. Même si la structure porteuse n’apparaît pas directement à l’extérieur, c’est donc bien la morphologie interne du bâtiment qu’on lit en façade. Les rideaux de couleurs différentes, qui préservent l’intimité des chambres, contribuent également à singulariser chaque lieu habité. Les façades des coursives qui se font face entre le vide qui sépare chaque volume des chambres sont moins contraintes thermiquement et acoustiquement. Elles sont traitées avec le maximum de transparence et le moins de menuiseries possible. Les bâtiments conçus par Bruther pourraient paraître dessinés pour que nous devinions la ruine qu’ils seront un jour. Ou, plus exactement, pour qu’il en émane une indétermination quant à leur statut temporel : s’agit-il d’une construction inachevée (comme ces ossatures de maisons DomIno qui surgissent des paysages méditerranéens) ou d’un édifice abandonné ? Leurs qualités intrinsèques suggèrent d’emblée une possible transformation. La maîtrise du dessin des assemblages qui caractérise leur architecture devient alors essentielle, bien au-delà de la satisfaction esthétique qu’elle peut procurer. C’est sans doute pourquoi les matériaux bruts – béton, acier, aluminium – sont privilégiés : comme dans un jeu de construction, tous les éléments sont identifiables. On comprend comment ils sont montés et comment – s’il fallait changer l’usage du bâtiment – on pourrait les démonter pour mettre à nu la structure et reconstruire autrement. Derrière l’impression de banalité que peut susciter de prime abord cette architecture, se cache une ambition peu commune : celle d’inscrire l’édifice bien au-delà des années qui suivent sa livraison, non pas comme un chef-d’œuvre figé dans l’histoire mais comme un acte d’édification dont les qualités essentielles subsisteront et auront en même temps la capacité de générer une nouvelle architecture singulière. Une ambition finalement démesurée qui requiert un travail en profondeur et d’une grande rigueur dans le dessin de la structure, les proportions des éléments et la cohérence des assemblages. C’est là la différence ténue qui distingue le générique de l’intemporel.



Maître d'ouvrage : E Rivp, Régie immobilière de la Ville de Paris

Maître d'oeuvre :   Bruther, architecte 

Entreprises :  C&E, Ingénierie structure ; VS-A, ingénierie façade ; Inex, ingénierie environnementale & fluides ; Technicité VRD ; Gamba, Ingénierie acoustique ; Sicra, entreprise générale ; Rinaldi Structal, réalisation façade ; Franck Neau, paysagiste ; Chevalier & Masson, designer textile

Surface SHON :  4 900 m2 

Coût :  12 280 000 euros HT 

Date de livraison : 2018

Vue d'ensemble depuis larue<br/> Crédit photo : Salem - Vue d'une des façades<br/> Crédit photo : DELVAUX Maxime Vue depuis une chambre<br/> Crédit photo : DELVAUX Maxime Plan d'étage courant<br/> Crédit photo : dr - Coupe transversale<br/> Crédit photo : dr -

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