« À la recherche de centres » : tribune de Bernard Quirot et Frédéric Einaudi

Rédigé par EINAUDI FREDERIC QUIROT BERNARD ET
Publié le 10/04/2020

"À LA RECHERCHE DE CENTRES"

Il n'est pas certain que nous prenions le chemin dicté par la sagesse à l'issue de cette crise inédite comme l'illustre l'annonce de la Caisse des Dépôts qui propose de construire 40 000 logements en un an au sortir de l'épidémie. Ces logements iront grossir nos périphéries et compléteront les écoquartiers des métropoles, mais ils ne nous aideront sans doute pas à mieux vivre ensemble et encore moins à inventer un autre modèle. Ils feront le bonheur des promoteurs et peut-être encore celui des architectes si l'urgence de la situation n'a pas raison de leurs dernières prérogatives dans la majorité de ces opérations : le dessin de la façade et le choix des couleurs.

On peut craindre, en effet, que cette crise soit l'occasion de la généralisation de l'état d'exception dénoncé par le philosophe Giorgio Agamben dans le journal Le Monde du 24 mars ou encore qu'elle ne provoque pas le changement de paradigme nécessaire avant la crise climatique qui s'annonce comme le redoute Bruno Latour dans le même quotidien du 26 mars dernier.

Et nous, les architectes, allons-nous continuer à construire comme si il ne s'était rien passé ?

Serons-nous déments1 ? Ou saurons-nous retrouver le chemin de la Khôra pour y bâtir des bâtiments dotés des qualités de la triade vitruvienne ?

Dans cette période particulière, il nous est apparu soudainement que le texte que nous avions écrit en août 2019 pour notre candidature malheureuse au commissariat du Pavillon Français de la Biennale de Venise 2020 avait des passages prémonitoires. Nous vous en proposons un extrait à la lecture.

 

Bernard Quirot et Frédéric Einaudi - mars 2020

 

Les philosophes grecs parlent du kaïros, cet instant opportun qui transforme un événement en commencement historique, qui produit un avant et un après. Le Covid-19 doit être l'occasion de ce kaïros national et international. Rendez-vous compte, il s'agit d'une pandémie faisant vriller l'économie mondiale. Si nous ne nous saisissons pas de cette obligation d'initium, dont parlait Arendt, d'inventer un autre modèle, nous ratifions le fait que nous sommes déments.

Interview de Cynthia Fleury par Claire Legros - Le Monde du 27 mars 2020


Comment vivrons-nous ensemble ?  

À LA RECHERCHE DE CENTRES 

(extrait de la candidature présentée par les séminaires d’architecture

d’Avenir Radieux, KHORA et Monte Carasso)

  

 

Mais pour parler de tous et à tous, il faut parler de ce que tous connaissent et de la réalité qui nous est commune. La mer, les pluies, le besoin, le désir, la lutte contre la mort, voilà ce qui nous réunit tous. Nous nous ressemblons dans ce que nous voyons ensemble, dans ce qu’ensemble nous souffrons. Les rêves changent avec les hommes, mais la réalité du monde est notre patrie commune.

Albert Camus – Discours de Suède

 

Les familles isolées, les villages, les villes peu étendues ne dépassent pas ce que l’homme peut connaître et voir ; ils l’obligent à prendre un caractère déterminé, en exigeant de lui une contribution totale et non réduite à une spécialisation mécanique. Tout le monde se connait, aussi chacun doit-il se différencier des autres. Par contre la grande ville est incompréhensible : on ne l’embrasse pas du regard, elle vit d’une vie qui est sienne, de la vie d’une personne gigantesque, avec son immense corps où coule un sang fait d’hommes inconscients ; les hommes y sont identiques les uns aux autres, et vivent les uns à côté des autres sans se connaître, se perdant dans une ressemblance sans limite.... Les terrains vagues se recouvrent d’herbes et de palissades ; des murs blancs surgissent au milieu des prés, dans la pâle incertitude où se trouvent confondues une ville qui n’a plus aucun ordre et une campagne qui ne porte plus de fruits. Ce paysage informe ne révèle pas le sens des choses humaines, ni celui de la nature, mais seulement le sens d’une vie incertaine et partout pareille, d’une humanité générique qui ne peut plus s’exprimer à travers l’art des maisons ou l’ordre des champs, mais qui se tient à l’extérieur des unes et des autres, et qui attend devant les portes avec patience ou avec colère.

Carlo Levi – La peur de la liberté – Gallimard 1955

 

Le constat est maintenant presque unanime sur l’état très préoccupant des périphéries proches et lointaines des métropoles européennes. Le développement de ces dernières ayant littéralement aspiré la presque totalité des richesses disponibles, économiques, humaines et culturelles, laissant à l’arrière des territoires exsangues dont la population a le sentiment d’être abandonnée. Ces métropoles ne redistribuent pas leurs richesses dans leurs périphéries comme on voudrait nous le faire croire parfois, elles les assèchent. Fers de lance de la logique néolibérale mondialisée, elles sont une des causes, mais elles pourraient en être les premières victimes, de la crise environnementale catastrophique à venir.

Un changement de paradigme est de plus en plus inéluctable. Nous le savons tous, même si tous nous ne voulons pas le savoir, l’organisation actuelle de nos territoires approche de sa fin, ne serait-ce que pour d’évidentes questions de ressources. Il va nous falloir apprendre à nouveau à nous organiser collectivement, à vivre ensemble, dans une autonomie faite de complémentarité et de proximité, que ce soit pour se loger, se nourrir ou pour travailler. Nous allons devoir retrouver le sens originel de la ville comme communauté et nous allons devoir apprendre à recréer des centralités qui nous rassemblent. La dimension concrète de l’action locale sera plus que jamais nécessaire face à la désintégration progressive du global.

C’est ce à quoi s’attèlent dès à présent nos séminaires de projets et c’est cette voie que nous voulons ouvrir à Venise comme une réponse concrète à la crise environnementale qui ne cesse de s’amplifier.

La Biennale d’Architecture de Venise est un moment précieux pour les architectes du monde entier mais elle est être aussi, à sa manière, le reflet du monde. Au thème, « Comment vivrons-nous ensemble ? » lancé par le commissaire général, nous répondons collectivement ce qui est déjà la preuve de préoccupations communes par-delà les frontières et la différence de nos contextes. Nous y répondons aussi en faisant des propositions concrètes qui sont le résultat du travail et des réflexions que nous réalisons avec de jeunes architectes dans nos séminaires de projets.

Quelle qu’en soit l’échelle, la ville est l’objectif ultime de nos engagements et de nos interventions pour que nous puissions retrouver le sentiment de la collectivité car la ville est la patrie naturelle de l’homme 1. Que l’on le veuille ou non, il s’agit toujours de la ville : la ville d’aujourd’hui, celle qui échappe à une description précise, celle qui s’émiette et se disperse, celle où règne la voiture au détriment de l’espace public, celle qui est blessée par les infrastructures. Celle aussi qui se vide dans les territoires ruraux ou qui devient dortoir dans les périphéries. Celle où l’on ne se rencontre plus.

Aujourd’hui, nous travaillons dans nos territoires respectifs mais aussi ensemble à travers nos séminaires d'architecture qui tissent chaque année de nouveaux liens pour que revive cette ville, celle que beaucoup ne veulent pas regarder et qui représente pourtant l’avenir. C’est une chance unique pour notre époque, pour nous architectes, que de réapprendre à construire la ville, d’une autre manière, sans apriori et avec enthousiasme, car ici nous pouvons croire que nous allons redevenir utiles.

Nos trois séminaires de projet travaillent sur des territoires très différents de nature et d’échelle, mais ils ont pour objectif de définir des centres dans ce qui est aujourd’hui une périphérie. Le bourg de Pesmes, à l’écart des systèmes de communication, partie d’une constellation écartelée entre les deux capitales régionales que sont Dijon et Besançon ; la périphérie radioconcentrique de la métropole marseillaise, territoire en miette découpé par les réseaux ; la ville de Monte Carasso qui fait partie de la cité linéaire tessinoise aujourd’hui nébuleuse de la métropole milanaise.

Chacune de nos interventions, grande ou petite, a l’ambition de devenir un élément indissociable du contexte, d’en faire partie. Dans cette immense périphérie qu’est la ville d’aujourd’hui, nous cherchons à recoudre les fragments d’une ville possible parce que chacun de nous est fait pour être avec l’autre, pour l’aider et pour recevoir de l’aide. Il est fait pour recevoir des attentions et pour en donner, pour aimer et être aimé, pour demander et recevoir des réponses. Car ce sont les rapports entre les êtres qui rendent solide la communauté et nécessaire la ville.

Favoriser des lieux, non seulement de rencontres, mais aussi des lieux où puisse se réaliser l’échange d’opinions, de pensées et de désirs, c’est le moyen le plus adéquat pour retrouver une vision partagée des valeurs dans lesquelles croire, pour pouvoir vivre ensemble. Cela suppose de reconstruire l’espace de la rue, l’espace public, de rechercher des centres.

Nous pensons que nos séminaires démontrent, chacun à leur manière et dans leurs contextes respectifs, que ce rêve est non seulement nécessaire, mais qu'il peut se réaliser.

Chacun, nous souhaitons enrichir la présentation du travail de nos séminaires par quelques projets et réalisations dans ces territoires particuliers. Car si ces séminaires d’architecture sont des ateliers collectifs de recherche, nos pratiques personnelles sont l’illustration de nos engagements. Mais nous voulons aussi recueillir d’autres témoignages en invitant des architectes ou des historiens qui nous semblent œuvrer dans le même sens que nous, refusant notamment la facilité de certaines situations contemporaines.

Avenir Radieux a choisi l’architecte Simon Teyssou qui œuvre dans le centre de la France développant une pratique rigoureuse et inventive dans des territoires ruraux à l’écart de tout. Il invente de nouvelles formes d’intervention et de nouvelles structures contractuelles adaptées à des projets de très grandes qualités et souvent modestes.

Khora a choisi d’inviter l’architecte historien Jacques Lucan qui a, de par ses écrits et conférences sur l’espace moderne, notamment sur la pondération des masses dans l’espace, nourri la réflexion du collectif dans la manière de recomposer la ville diffuse. Nous nous saisissons de ses réflexions pour leur donner une actualité pratique au cœur de ces territoires.

Monte Carasso a choisi d’inviter l’architecte et chercheur Nicola Navone qui, grâce à son expérience en tant que directeur adjoint de l’Archivio del Moderno de Mendrisio (Université de la Suisse Italienne), met en évidence la continuité historique et culturelle entre la tradition architecturale liée à l’après-guerre Tessinois et les recherches plus contemporaines qui animent le travail du séminaire de Monte Carasso.

Nous proposons donc d’exposer dans le Pavillon Français le résultat du travail de nos trois séminaires d’architecture accompagné d’un appareil critique. L’exposition de ces thématiques serait une position porteuse d’avenir pour nos territoires particuliers, mais aussi pour l'ensemble du territoire français, tout en mettant au cœur du pavillon les valeurs collectives, que ce soit par le regroupement de plusieurs collectifs d’architectes ou par l’expression de valeurs transnationales avec l’invitation d’un collectif suisse.

Nous proposons de nouvelles pédagogies et une nouvelle façon d'intervenir dans la ville périphérique. Nous apprenons à l’aimer pour trouver des réponses à la question de comment vivre ensemble et nos réponses sont aussi celle de toute une génération de jeunes architectes qui participent à nos séminaires et qui tentent ainsi de s’imaginer un futur.

 

Bernard Quirot et Frédéric Einaudi - août 2019

 

1 Luigi Snozzi

 

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