Modernité : plastique ou politique ? Refus durables et projet alternatif

Rédigé par Jean-Louis VIOLEAU
Publié le 30/03/2016

Article paru dans le d'A n°243

La modernité, parlons-en. Alors que l’on pensait la « pilule » avalée, au prix certes de quelques difficultés notoires, le spectre ressurgit encore une fois de la boîte où l’on pensait l’avoir rangé. La modernité formelle, géométrique, fait décidément référence à un passé qui ne passe pas. En témoigne – parmi d’autres – l’initiative des 68 maires « reconstructeurs » (dont 11 du Val-d’Oise) qui accompagnèrent cet hiver la campagne victorieuse de Valérie Pécresse pour les régionales en Île-de-France. Celle-ci a heurté de plein fouet les convictions de la plupart des architectes. Quelle que soit la variété de leurs choix formels, nombre d’entre eux ne se sont en effet jamais tout à fait résignés à l’abandon des principes qui avaient guidé la modernité.


Comme l’a signalé Jean-Louis Cohen dans le précédent numéro de d’architectures, cette folle équipée s’est cristallisée sous la main de Philippe Pemezec1. Lors du long entretien que le maire du Plessis-Robinson nous a accordé début 2009, un parallèle avait été tressé dès le début de nos échanges : « Après 1989 [date de son élection à la mairie], j’ai vraiment découvert toute l’importance de l’urbanisme dans le mandat de maire (…). J’ai lu L’Architecture douce [de François Spoerry], j’ai découvert le livre du prince Charles. Tout de suite, j’ai senti qu’il y avait un combat à mener sur ce terrain-là : faire de ma commune une belle ville parce qu’en 1989, le Plessis-Robinson, c’était vraiment Varsovie aux pires temps du stalinisme ! L’urbanisme est politique, c’est l’évidence même. Plutôt qu’une ville-modèle, j’ai donc cherché à donner du bien-vivre aux gens, à tous les gens, modestes ou non2 (…) Les communistes ont fabriqué le mal-vivre qui nous éclate au visage aujourd’hui. »


La tranquillité

Philippe Pemezec nous avait également dit : « éliminer tout élément de contrariété que la ville pourrait porter en elle » ; et de fait le raccourci « c’est propre, c’est clair, c’est tranquille », ces expressions que l’on entend aujourd’hui, si souvent accolées, semblent bel et bien traduire un nouvel esprit de l’urbanisme. Ce désir d’une ville tranquille recoupe une vision du monde où l’individu saurait maîtriser et mettre à distance les dangers et les risques, alors même qu’il demeurerait connecté en permanence. Comme un miroir inversé de la métropole de l’âge industriel, cette ville se trouverait départie de sa face obscure, inquiétante et moins tranquille. Mais une ville sans « face B » est-elle concevable ?

D’un argument publicitaire associé à un halo sémantique communautaire positif, on peut aussi très vite aboutir à l’enfer du « même », où se conjuguent surveillance réciproque et monotonie. D’ailleurs, nos bons vieux lotissements ne sont-ils pour nombre d’entre eux passés ces dernières années de l’appellation de « pré » à celle de « clos » ? Du Moyen Âge à la modernité, puis retour à la case « clôture » : dans un coin du pré, là où l’on pourra toujours se repérer et, surtout, loin de cet espace ouvert, décentré et mondialisé. On peut même voir se construire à Bénouville, en Normandie, un écoquartier du « Fond du pré » (sic), dont le toponyme un peu béat en dit long sur la logique d’enclave qui a présidé à sa formation. Ah, ce goût des urbanistes, peut-être un vieux reste de pensée utopique bien enfoui sous un souci écologique contemporain. Une préoccupation qui ne se manifesterait plus, comme son devancier des années 1970, sous les auspices des communautés et de l’éclatement des modes de vie traditionnels, mais sous les auspices de l’ancrage et du retour aux valeurs : comprendre celles du couple et du foyer, auxquels répondent une maison et le balisage d’un terrain.

À l’opposé, les syntagmes  « droit à la ville » et « aménités urbaines » témoignent encore, contre vents et marées pavillonnaires, d’un moment d’urbanophilie que les « politiques de la ville » auront cherché à prolonger en peignant la cité sous les traits de la figure émancipatrice et du creuset civilisateur. L’étalement urbain est aussi le fruit d’un système d’échappement et d’évitement généralisé. Comme si, dans le périurbain, se retrouvaient peu à peu dissoutes causes et classes sociales. Alors que le territoire était perçu comme lieu possible d’intégration locale (à travers notamment un engagement associatif), il est aujourd’hui davantage l’objet de stratégies d’entre soi et de démarches de protection du cadre de vie3. Urbanisation de la campagne, ruralisation de l’urbain, ou tiers espace ? Qu’importe, après tout, cela dépend du point de vue. En revanche, il est certain que les habitants de ces territoires s’inscrivent sous un rapport contrarié à la Nature en général, et à l’espace disponible en particulier.


La carcasse du « principe responsabilité »

Passé à la broyeuse des vingt dernières années, le projet moderne ne se réduirait-il qu’au « principe responsabilité » ? Plutôt qu’interpréter et transformer le monde, il ne nous resterait plus aujourd’hui qu’à le préserver ? Et pourtant, l’utopie résiste… sinon, au nom de quoi, de quel horizon et pour quoi, pour quel projet, critiquerions-nous ?

La vigilance face aux risques n’interdit pas le projet : la société du risque est aussi une société d’entrepreneurs (de toutes sortes), qui prennent un risque, le calculent et construisent leurs projets en menant des alliances partielles et conjoncturelles, bref en passant des compromis. Certains dogmes, comme celui de prolétariat, s’effacent de l’horizon utopique (et donc du projet moderne) qui tend à s’articuler aujourd’hui autour de thématiques écologistes. C’est d’une autre modernité dont il s’agit désormais, non plus celle du « projet inachevé » d’Habermas, plutôt celle d’un projet « alternatif ».

Mais où se trouvent donc les îlots de penseurs d’une transformation radicale ? S’il n’en reste qu’un, alors peut-être s’agit-il de l’îlot des « décroissants ». Ses origines sont à gauche, à l’extrême gauche, plus précisément du côté de la misère, de l’avoir et du sentiment de la vanité des objets. L’émergence de la notion de développement durable au cours des années 1990 avait un temps émoussé la réflexion critique sur la croissance. Son rêve d’équilibre sur ses trois piliers – économique, social et écologique – aura marqué une tentative pour découpler croissance économique et consommation des ressources naturelles. Mais là où le « développement durable » était un slogan mou et unanimiste, la « décroissance soutenable » est un slogan fort et dur. Il marque une rupture avec l’occidentalisation du monde. Un slogan blasphématoire : n’oublions pas que les utopies ont toujours décrit des communautés prospères (et teintées de productivisme), conjonction harmonieuse de l’abondance et de la tranquillité.


Dans les brumes de l’alternative

Aujourd’hui, on commence généralement par le diagnostic, par le « dé » (les liens se défont et les choses se dégradent), et l’on poursuit le projet par le « re » (renouer, retisser) pour finir avec le « co » (coordination, concertation, coopération, co-élaboration, coconception…). Ces dernières décennies ont d’ailleurs été celles d’un indéniable perfectionnement de l’intelligence des gouvernants et des instruments mis à leur disposition par leurs conseillers, qui ont puisé depuis trente ans dans les acquis des sciences sociales les plus critiques, s’inspirant librement de Michel Foucault, Gilles Deleuze, Bruno Latour ou Luc Boltanski…

Les « gouvernants », et en premier lieu ceux qui sont chargés de la fabrique des villes, du « projet urbain », en ont un peu oublié la nouveauté et l’inconnu qui caractérisaient la métropole du début du XXe siècle, celle de Kracauer et Benjamin. « Élire domicile dans l’anonymat des masses » : nous n’y sommes plus. La ville est plutôt devenue un lieu pour exister en étant reconnu par ses pairs, ses semblables, bref sa tribu, et donc pour y retrouver ses habitudes.

Et pourtant, le désir d’inconnu et de surprise persiste malgré la marée pavillonnaire. Le futur est même de retour : jamais les villes n’auront autant communiqué officiellement sur leur avenir. Paradoxe ? Mais ce futur ne se dessine plus sous les auspices de l’euphorie du progrès des années 1960. Il s’inscrit d’abord dans le grand marché de l’attractivité, auquel concourent la plupart des métropoles contemporaines. Surtout, ce futur nous revient sous une forme hybride. Il ne se décline plus tant sous l’égide de la vieille notion moderne de progrès que sous l’impératif postmoderne du principe de plaisir. Il « met en scène le futur comme le passé », qui sont dès lors porteurs d’affects équivalents4. Le futur n’est plus tant une valeur qu’un message affectif qui en vient à brouiller les temporalités – jusqu’à énoncer un « Lille 3000 » !


Prévoir : de la prévision à la prévoyance

D’une croyance à un outil de communication, le raccourci est édifiant. Nous sommes entre-temps passés de la prévision à la prévoyance, ainsi qu’à la gestion des risques : mixité(s), agriculture urbaine, compacité, créativité et qualité. Alors que le projet moderne avait partie liée avec l’illusion conjuguée de la possession et de la maîtrise, le rapport se serait inversé. Le « principe responsabilité » ne repose plus sur l’espérance, mais sur la peur, en tout cas sur la prise de conscience d’un avenir fini, celui de la planète, qui oblige à prendre soin plutôt qu’à dominer. Sachant que « dans la modernité avancée, la production sociale de richesses est systématiquement corrélée à la production de risques5 ».

La difficulté renvoie dès lors à penser encore l’Utopie, et donc le projet : ce monde fini implique la fin de l’abondance. Or, toutes les utopies, et au premier chef l’utopie communiste, ont reposé sur cette idée d’abondance – de partage aussi, mais seulement une fois posé le préalable de l’abondance. Comment alors penser positivement l’égalité dans un monde dont on sait désormais qu’il sera celui de la limite plutôt que de l’abondance ? Avec Victor Hugo, à toute limite posée, l’homme était censé répondre par une simple enjambée. Mais, aujourd’hui, Prométhée est inhibé. C’est la fin du temps fléché. L’heure n’est plus à la quête d’un ailleurs. La connaissance ne vaut plus tant comme source d’ouverture vers un possible que comme source d’expertise pour la préservation : que demain ressemble, autant que faire se peut, à aujourd’hui…

À cette fin de l’abondance se conjugue donc la notion de risque, qui ne signifie pas la catastrophe, mais une perception de la catastrophe future dans le présent. Ce qu’évacuaient par exemple les utopies urbaines chiffrées et gouvernées par le principe du nombre – la cité-jardin d’Howard avec ses quartiers de 5 000 habitants, ou encore la ville radieuse de 3 millions d’habitants de Le Corbusier. Penser le futur sous les auspices du risque est donc une autre manière, contemporaine, de ne plus le redouter sous les espèces du hasard ou de le subir sous les espèces du destin. D’où le rôle central endossé désormais par les experts, professionnels et savants, mais aussi associatifs.


De nouveaux mots de passe ?

Sachant que l’être humain est « le seul animal conscient de l’existence du futur », il ne nous resterait donc plus qu’à « gérer de manière post-héroïque la déception », comme l’écrivait le philosophe espagnol Daniel Innerarity6. Toi aussi, camarade, viens participer avec nous à la grande entreprise du développement durable ! Par exemple dans un écoquartier isoloir, qui oblige à garer sa voiture dans le bon vieux quartier d’à côté ! Sous les auspices du développement durable, faire la ville toujours un peu à côté, en dehors, bref dans une île ? Dans son principe même, l’écoquartier est une enclave, c’est évident, un isolat et une « petite forme », un exemplum de la grande forme, à la manière du Familistère.

Rappelons que les utopies se sont en général inscrites dans des sites protégés où la nature était domestiquée. Quant à la ville, elle s’y est toujours construite par échantillonnage. Un peu trop, d’ailleurs, avec nombre de ces écoquartiers : comment assumer ainsi sans complexe son insularité ? Une forme d’insularité autistique parmi d’autres, aussi néfaste au fond qu’un appareil de climatisation ? Ou qu’un 4 x 4, ce camion personnel robuste et dominateur, d’abord inventé pour l’armée mais banalisé sous sa carrosserie ordinaire, doux avec les enfants qu’il transporte et méchant avec ceux qui traversent.

À moins que la ville durable ne soit qu’une tentative de « moralisation » de la ville du XXe siècle – tout comme le regard critique porté au siècle précédent sur la ville du XIXe siècle n’avait au fond tenu qu’à moraliser cette dernière7. Croissance ou dissolution, la ville est toujours le résultat de processus surdéterminés. Nous serions dès lors quelque part entre deux extrêmes : l’attente angoissée d’une croissance infinie et démesurée de la ville, et la crainte de sa disparition, de sa dissolution ou de sa transformation sous la forme d’un habitat dont il est difficile encore de deviner les caractéristiques, le sens et le destin.

Mais contrairement à nombre de représentations figées incarnées par Metropolis, Blade Runner ou Matrix, la modernité n’a pas toujours été constellée de tours. Imaginons un instant la réussite du fouriérisme : un paysage ponctué régulièrement par de petites unités humaines avec, alentour, des jardins et une industrie qui n’aurait jamais atteint les concentrations spatiales que nous avons connues au XXe siècle. Au XVIIIe siècle, c’est aux champs qu’ont eu lieu les premières implantations industrielles, dans le monde rural. Le faubourg n’existait pas. Et à la fin du XIXe siècle, l’électricité relança pour un bref moment cette idée de déconcentration industrielle. Certains en attendent aujourd’hui autant des imprimantes 3D.


1. Cf. http://philippepemezec.fr/lancement-du-collectif-des-maires-reconstructeurs

2. Entretien avec Philippe Pemezec, série « Le goût des maires », AMC-Le Moniteur architecture, n° 186, mars 2009, (pp. 43-44) p. 43.

3. C’est ce qu’a très bien montré le géographe Éric Charmes dans La Ville émiettée (PUF, 2011), où il mobilise la notion de « bien club » pour l’appliquer aux communautés résidentielles de néoruraux ou périurbains – comme on veut, dans lesquelles c’est l’intérêt partagé (cadre de vie, services, commerces…) qui fonde le groupe.

4. Voir à ce propos Dominique Rouillard, « Future was back », in Action Architecture, Alain Guiheux (sous dir.), Les éditions de la Villette, collection Penser l’espace, Paris, 2011, (pp. 23-47) p. 30.

5. Ulrich Beck, La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Champs Flammarion, Paris, 2003 (1986, 2001), p. 35.

6. Daniel Innerarity, Le Futur et ses ennemis. De la confiscation de l’avenir à l’espérance politique, Climats, Paris, 2008.

7. Cf. Bernardo Secchi, La Ville du vingtième siècle, Éditions Recherches, Paris, (Laterza, 2005) 2009



Lisez la suite de cet article dans : N° 243 - Avril 2016

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