Reprogrammation d’une machine à guérir : Reconversion du sanatorium Sabourin en école d’architecture à Clermont-Ferrand

Rédigé par Emmanuel CAILLE
Publié le 14/03/2016

La reconversion du sanatorium Sabourin en nouvelle École nationale supérieur d’architecture de Clermont-Ferrand reste à tout point de vue une réussite. Mais peut-on impunément reprogrammer une machine à guérir, ou plutôt une machine à classer et à surveiller ?


À l’inverse de celui de La Montagne magique de Thomas Mann, ouvert sur les monts enneigés des Alpes, l’ancien sanatorium Sabourin se dresse au-dessus de la cité industrieuse de Clermont-Ferrand, lovée dans son cratère. Cette construction vient s’échouer comme un paquebot sur une éminence qui domine l’usine Michelin et ses fameux toboggans de plus de 400 mètres de long, où il n’y a pas si longtemps encore des chariots lestés de plomb faisaient des va-et-vient incessants afin de tester les nouveaux pneus. Un paysage à la Jules Verne complété par un aéroport d’où décollent parfois les Atlas de l’armée française, une cité-jardin, des installations sportives et des barres des années 1960…

L’hôpital a été réalisé en 1934 par un architecte clermontois, Albéric Aubert. Contrairement à la plupart des établissements du même type bâtis à flanc de colline, cette lame très fine se dresse perpendiculairement à la pente qui la protège des vents d’ouest, de manière à proposer deux façades. La première, orientée au sud, s’offre au soleil qui la pénètre de toute part. Elle est formée de longs bandeaux blancs horizontaux, correspondant aux allèges des différents types de dortoirs et de chambres qui se superposent, auxquels s’adjoignent parfois des lignes de balcons ou de terrasses. La seconde, orientée au nord, plus verticale et plus sombre, laisse apparaître sous son enduit des trumeaux en briques rouges. Elle abritait autrefois les espaces de services et de soins. De son centre s’avance un pavillon autonome correspondant au hall d’accueil et à l’administration. Entourée de deux escaliers monumentaux permettant d’accéder au niveau de référence, cette partie assurait les relations institutionnelles entre l’équipement médical et la ville.

Tout en s’enfonçant à l’ouest dans la colline, l’hôpital parvient pourtant à conserver sa symétrie, l’une de ses ailes étant réservée aux hommes, l’autre aux femmes, chaque communauté possédant sa circulation verticale vitrée.

Un dispositif rationnel qui pourrait basculer dans le registre plus perturbant du sublime, avec sa façade nord à contre-jour où entraient les patients malades avant d’être exposés aux rayons supposés régénérateurs du soleil. Comme si la lumière, aveuglante ou bienfaisante, restait la véritable matière première de l’édifice.


Une esthétique de l’attente

Comment transformer cette machine méticuleusement organisée pour soigner en lieu d’enseignement ? Et ce, sans toucher à l’enveloppe externe jalousement protégée par les architectes des Monuments historiques. Pierre du Besset et Dominique Lyon y sont parvenus en lui appliquant un traitement que l’on peut subdiviser en trois points. D’abord, l’inversion de la distribution interne du bâtiment ; ensuite, la mise à niveau de l’étage d’accueil avec le sol de référence et, enfin, l’insertion d’une structure antisismique conforme aux nouvelles normes.

Si le principe même du sanatorium, plaçant les chambres au sud, consistait à exposer le plus possible les tuberculeux à l’air pur et au soleil, il n’en va pas de même pour les étudiants en architecture qui ont besoin de locaux bien éclairés mais non traversés par des rayonnements directs. Ainsi le premier geste des deux concepteurs aura-t-il été de modifier la position des couloirs jadis situés au centre, entre les chambres et les locaux de services et de soins, pour les déporter au sud afin qu’ils puissent former un espace tampon de rencontre et de détente, parfois prolongé par des terrasses ou des balcons s’offrant comme autant de fumoirs. Orientées au nord et bénéficiant souvent de grandes hauteurs sous plafond, les salles de travaux dirigées restent largement vitrées sur ces circulations afin de conserver des vues sur le paysage et la lumière.

Quant au niveau de référence du sanatorium, il était à l’origine situé au premier étage, notamment pour créer un rituel d’initiation permettant d’accéder à cette hétérotopie, espace séparé du monde et régi par ses propres règles. Ainsi le pavillon d’entrée avec sa rotonde dessinait-il une proue s’avançant vers les vignes entre deux escaliers monumentaux. Mais une école d’architecture ne peut décemment admettre une telle distance avec le monde extérieur : c’est un lieu qui se veut par essence ouvert sur la ville et sur la vie. L’entrée a donc été descendue au rez-de-chaussée et se connecte directement à tous les espaces mutualisables. Ainsi, la bibliothèque à l’est et la galerie d’exposition à l’ouest s’avancent-elles pour former un socle cristallin qui met en exergue leurs activités et renforce la contemporanéité latente de l’édifice. Tandis que le pavillon central est nettoyé de ses escaliers extérieurs inutiles et de son exèdre trop connotée Art déco pour s’apparenter à un bloc lisse et sculptural. Ses percements latéraux disparaissent sous de fines résilles métalliques et son frontispice vient s’orner d’un miroir qui permet de jouer avec le contre-jour, en réfléchissant un fragment de ciel éclairé devant la falaise nord, sombre et imposante.

Enfin, le bâtiment devait être mis aux normes antisismiques en vigueur. Pour ce faire, il a été totalement vidé de ses planchers. Une structure tubulaire qui s’amincit en montant a été glissée comme un squelette artificiel à l’intérieur de ces façades fatiguées, démises de leur fonction porteuse. Partout visible, cette ossature monumentale s’impose comme la seule animation architecturale des espaces et comme une leçon muette de construction.


Odysée

Ainsi, vous rentrerez de plain-pied dans le hall d’accueil qui s’affirme comme une vaste faille horizontale, communiquant par de larges vitrines d’un côté avec la bibliothèque et de l’autre avec la salle d’exposition. Vous monterez quelques marches pour accéder à la cafétéria qui rejoint le jardin cubiste. Ce dernier s’étend sur la pente sud par un pont qui s’élance au-dessus d’une cour anglaise. Mais vous pourrez aussi choisir d’emprunter un très bel escalier hélicoïdal pour monter aux étages. Là, vous traverserez de généreuses circulations ensoleillées offrant des vues panoramiques sur la ville et sur son relief exceptionnel, où le moindre étudiant accoudé au balcon vous apparaîtra comme un Ulysse rêvant devant l’horizon de son retour à Ithaque. En continuant votre ascension, vous atteindrez l’administration avant de déboucher sur la terrasse où il vous faudra être accompagné : les garde-corps intouchables pour cause d’inscription de l’édifice à l’inventaire des Monuments historiques ne pouvant assurer votre sécurité.

Mais, depuis l’entrée, vous pourrez aussi descendre vers les amphithéâtres qui s’enfouissent dans la pente et viennent chercher au ras du sol une abondante lumière zénithale, visiter les salles d’arts plastiques ou, si le cœur vous en dit, entrer en fond de cale dans un des bureaux des enseignants.


La revanche de la machine

S’il est incontestable que la réponse architecturale au problème posé reste absolument exemplaire, on peut s’interroger, en amont, sur la pertinence de la question, qui était d’insérer une école d’architecture dans un chef-d’œuvre d’architecture médicale afin de lui accorder une seconde vie, tout en utilisant à bon escient les subventions destinées à sa reconversion. Mais cette problématique fait passer au second plan de nombreux enjeux d’une école d’aujourd’hui. Ne doit-elle pas être un lieu d’échanges, de frottements entre des cultures diverses, un carrefour en contact avec les multiples forces qui modèlent le monde de demain ? un espace centré sur la recherche et l’innovation ou un gigantesque atelier dans lequel chaque étudiant a la possibilité de s’isoler et de construire sa propre identité en développant son monde intérieur ?

Des dimensions qui semblent manquer ici. Si la ville est visible de loin, comme les ennemis du Désert des Tartares, le roman de Dino Buzzati, elle ne vient pas jusqu’à l’école, séparée par des enclaves infranchissables et notamment par le site Michelin entouré par son mur de Berlin. Les laboratoires de recherche – dont le réseau Philau rayonne bien au-delà de la région – sont excentrés et ne viennent occuper que l’étage d’une annexe au-dessus du restaurant universitaire. Et il est difficile de s’isoler dans ces locaux qui sont en constante relation visuelle les uns avec les autres…

Comme ces Terminator filmés par James Cameron qui, transformés et modifiés, finissent toujours par revenir à leur programmation originelle, le sanatorium réhabilité en espace d’enseignement semble revenir inexorablement à la sienne. Qui n’est d’ailleurs pas de soigner, comme le montre Michel Foucault tout au long de son œuvre, notamment dans Surveiller et punir ou dans Les Machines à guérir. Pour le philosophe, l’architecture hospitalière repose en effet moins sur la volonté scientifique de traiter les corps malades que sur la mise en place d’un dispositif de contrôle généralisé. Ainsi les ouvertures ménagées dans toutes les cloisons, dont l’objectif était de permettre à chacun de conserver une relation ombilicale au paysage, empêchent surtout étudiants, enseignants et administratifs de s’isoler. En témoignent les occultations sauvages des vitrages omniprésents et les tags plus implicites qui maculent les murs fraîchement peints… Comme si la volonté pourtant généreuse de transparence et de mise en relation réveillait les démons endormis de ce système panoptique en sommeil et transformait inexorablement ce paradis en purgatoire.





Maîtrise d’ouvrage : ministère de la Culture et de la Communication

Maîtrise d’ouvrage déléguée : Oppic

BET structure : KHEPHREN Ingénierie

BET fluides : Espace Temps

Économiste : jean-Claude Drauart

Programme : salles d’enseignement, amphithéâtres, bibliothèque, ateliers et espaces étudiants

Calendrier : lauréat du concours, juillet 2008 ; études, octobre 2010-avril 2012 ; travaux, janvier 2013-août 2015

Surface : 11 500 m2 (neuf : 6 500 m2, réhabilitation : 4 800 m2)

Coût : 21,5 millions d’euros HT


Un pacquebot arrimé par une passerelle à la terre, ouvert sur la ville et son paysage La façade permet d'appréhender la finesse de la construction. Les X et V de la structure métallique viennent opportunément scander l'espace interne. Plan R+3 l'entrée surmontée de son mirroir magique.

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