Vers un horizon commun

Rédigé par Cyrille VÉRAN
Publié le 23/11/2017

Le parc aux Angéliques aménagé par le paysagiste Michel Desvigne dans une épaisseur rendue non constructible le long de la Garonne, rive droite.

Dossier réalisé par Cyrille VÉRAN
Dossier publié dans le d'A n°258

La septième édition d’Agora, biennale d’architecture, d’urbanisme et de design qui se tient à Bordeaux, était consacrée à la thématique du paysage. L’occasion de revenir sur deux décennies de travaux spectaculaires qui ont métamorphosé la ville surnommée jadis « la belle endormie ». L’occasion aussi de s’interroger sur cette notion de paysage, mouvante, réceptive selon chaque individu, et pourtant essentielle dans l’équilibre des métropoles.

Pulsé par une offre touristique toujours plus alléchante et facile sur Internet, l’Homo Urbanus du XXIe siècle aime s’extraire de sa condition urbaine pour voyager au cœur des paysages grandioses et exotiques référencés dans les guides. Aussi, son dénuement perceptif est-il sincère face aux territoires qui portent les stigmates d’une urbanisation accélérée ou sont défigurés par de nouvelles infrastructures routières ou ferrées. Ceux-là n’ont pas encore accédé au digne statut de paysage, si l’on se réfère à la thèse d’Alain Roger développée dans son Court traité du paysage.

Dans cet ouvrage, le philosophe décrit la façon dont notre vision paysagère, dans le monde occidental, s’est construite au fil des siècles sous l’influence de modèles culturels – picturaux, littéraires. Du haut de nos modes de vie contemporains, on sourit à l’idée que la mer, la montagne ou les forêts ont longtemps été considérées comme affreuses. Aussi, il ne tiendrait qu’à nous de forger les schèmes de vision qui nous rendraient esthétiques les nœuds autoroutiers, les entrées de ville et leurs enseignes commerciales, les nappes pavillonnaires et usines mises au rebut des villes-centres.

On peut être d’accord avec ce constat et néanmoins observer que ces schèmes de vision sont là, mais peinent à devenir consensuels. Photographes, peintres, architectes ou paysagistes tentent aujourd’hui de révéler ces territoires invisibles, de sensibiliser à leur beauté fragile ou leur puissance cachée, dans le sillage de travaux engagés à l’aune des années 1960, et dont certains ont marqué les esprits (la déambulation de l’artiste Richard Smithson dans « les monuments de Passaic », la recherche et livre culte Learning from Las Vegas des architectes Robert Venturi et Denise Scott Brown, l’inventaire, rigoureux et poétique, du patrimoine industriel des photographes Bernd et Hilla Becher, etc.).

 

Frottement d’idées

Une hypothèse émise lors de la dernière édition d’Agora serait de parvenir à construire un récit commun autour de ces territoires en déréliction ; et que, donc, chacun prenne part à sa construction. Une suite cohérente pour cette biennale dont l’ambition a toujours été d’analyser et de faire comprendre les mutations de la ville et ses questionnements.

Pour étayer son propos, elle s’appuie sur sa propre expertise. Depuis sa création en 2004, cette biennale d’architecture, d’urbanisme et de design a voulu faire de cet événement populaire, déployé un peu partout dans Bordeaux sur quelques jours seulement, une rencontre démocratique (d’où son nom) autour des enjeux métropolitains.

Avec le recul de plusieurs éditions, elle se félicite d’avoir notamment réussi à faire avancer le débat sur les projets d’aménagement urbains de Bordeaux, dont certains sensibles, en les mettant sans tabou sur la place publique lors de la manifestation. Les participants viennent nombreux, curieux de prendre le pouls de la vitalité bordelaise, de s’acclimater à des sujets ardus et avec l’envie, aussi, de se faire entendre dans la diversité des débats qui sont organisés.

Selon Michèle Laruë-Charlus, délégué général d’Agora, ce frottement d’idées avec la population – dont le public étudiant de l’École d’architecture et du paysage de Bordeaux – aide à sortir des rouages politico-administratifs et à construire un horizon commun. Quitte, parfois, à remettre en cause certains projets urbains déjà engagés, comme le quartier des Bassins à flot à la suite de la première édition.

 

Élargir le regard

La reconnaissance, aujourd’hui internationale, de cette biennale tient aussi à la manière très singulière dont elle a investi progressivement d’autres champs culturels pour parler de la ville. Installations, performances, spectacles, concerts s’ajoutent aux expositions réparties entre le Hangar 14, site principal (un ancien entrepôt portuaire reconverti en espace événementiel), et les musées, lieux alternatifs et espaces publics. C’est dans le croisement et l’élargissement des regards qu’Agora a forgé son identité. Aux côtés d’experts de toutes disciplines (architectes, urbanistes, sociologues, anthropologues, etc.), des cinéastes, plasticiens, designers ou photographes sont donc invités à s’exprimer à la tribune ou à présenter des travaux en lien avec la thématique choisie. Telle est la méthode Agora pour nourrir la connaissance d’un sujet et d’un territoire.

Ce positionnement est selon les organisateurs un moyen de donner à comprendre des problématiques urbaines complexes en fournissant d’autres clés. Depuis l’édition de 2012 consacrée au patrimoine – révélé par son commissaire Marc Barani par le prisme des tracés urbains –, le cinéma est un médium qu’elle privilégie dans les expositions. C’était le cas en 2014, où l’architecte Youssef Tohme et la journaliste Karine Dana dressaient six films-portraits de villes (Tokyo, Mexico, Beyrouth, Ouagadougou, Skopje et Bordeaux) rendant compte de la richesse de l’espace public dans ses usages, ses mobilités, sa symbolique…

 

Films immersifs

Cette année, pour cette édition sur le paysage, Bas Smets a lui aussi retenu, dans le cadre de l’exposition « Paysages augmentés », le dispositif du film avec les installations immersives des cinéastes Bêka & Lemoine et Christian Barani. Leur interprétation aura déjà largement permis de dépasser l’idée banale que le paysage ne se réduit pas aux beaux panoramas des circuits touristiques.

On peut bien sûr s’interroger sur la capacité de ce médium à faire partager l’expérience du paysage. Mais quelle qu’en soit leur légitimité, les représentations statiques qu’en proposent la photographie ou la peinture ne restituent pas, comme le cinéma, l’expérience du déplacement ; expérience qui peut nous sensibiliser peut-être davantage à son caractère éphémère, et à l’enjeu vital d’en prendre soin.

Dans son exposition, Bas Smets va plus loin : si l’on ne veut pas subir la pression urbaine, avec la perspective que les villes deviennent invivables, le projet de paysage conçu à l’échelle du grand territoire peut être le fondement d’une croissance raisonnée et agir comme un modérateur climatique. La consultation bordelaise « 55 000 hectares pour la nature », lancée en 2012, à laquelle il avait lui-même participé, avait cette ambition. C’était la première fois en France qu’une métropole se posait la question du devenir de son paysage et du rôle de la nature dans la construction du projet métropolitain.

 

Figure paysagère partagée

Si la consultation a patiné dans ses suites opérationnelles, elle a néanmoins suscité une prise de conscience de la nécessité de faire émerger une figure paysagère partagée, qui révèle les qualités et potentialités du territoire bordelais et exprime les attentes des acteurs de la métropole.

L’élaboration de ce récit commun, avec les habitants et décideurs, doit avoir pour effet le développement vigilant des communes périurbaines, alors que s’y exerce une pression foncière décuplée par l’afflux touristique (multiplié par sept en vingt ans !) et l’arrivée de la nouvelle LGV qui a rapproché Bordeaux de Paris et des capitales du nord de l’Europe.

L’objectif semble réaliste, à en juger par la façon dont le paysage est entré dans l’esprit des Bordelais en quelques années seulement. On pouvait le constater dans l’exposition au rez-de-chaussée du Hangar 14 où pour la première fois, à côté des nombreuses maquettes de projets des promoteurs, Bordeaux parlait de l’action des paysagistes sur son territoire. La plus spectaculaire a été la transformation, au début des années 2000, des quais de la rive gauche par le paysagiste Michel Corajoud. Jusqu’ici encombrés par les installations portuaires, ces quais ont évolué en un espace public largement plébiscité par les Bordelais, qui s’étire en continu sur plus de 4 kilomètres.

 

Rééquilibrage

Dès lors, en faisant tomber les barrières de cette berge, une inversion du regard s’est produite. Perçue comme un handicap au point de ne pas figurer sur les cartes et documents administratifs de la ville, la Garonne à la couleur boueuse, qui marquait de sa grande largeur une frontière nette avec la rive droite, industrielle, va devenir le point fondateur du développement de la métropole.

Bien que l’urbanisation soit déjà engagée sur cette rive, Michel Desvigne ose lui substituer une vision à l’échelle de la géographie naturelle. Influencé par le système des parcs américains, il étoffe la charpente paysagère de la Garonne par l’aménagement progressif d’un parc naturaliste (le parc aux Angéliques), dans une épaisseur rendue non constructible. Empruntant aux mécanismes agricoles présents en amont et en aval du fleuve, bosquets, clairières, peupleraies composent un langage relativement familier qui a pour effet une appropriation facile. Désormais, les ZAC programmées le long de cette rive devront donc s’articuler au parc, l’atelier Garonne constitué d’experts se chargeant de vérifier la cohérence des projets en cours.

Ce rééquilibrage entre les deux rives, outre qu’il élargit considérablement le centre-ville en ne le cantonnant plus au cœur historique, a radicalement changé la perception de la Garonne. Aujourd’hui, c’est le bien commun, le patrimoine de Bordeaux. La géographie plutôt que l’histoire.

Bien engagé, le projet métropolitain bordelais doit être capable à l’avenir de donner de la valeur au paysage périurbain. Un travail au long cours : s’il a fallu vingt ans pour opérer cette inversion du regard sur le fleuve, il en faudra sans doute autant pour celui-ci. Assurément, Agora veillera à inscrire son action culturelle dans ce grand chantier. Pourquoi pas en se déroulant dans les coulisses de son arrière-pays ?

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