Ambroise Tézenas, un reporter dans le paysage.

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 27/03/2012

Article paru dans le d'A n°184

Dark Tourism, la nouvelle exposition photographique d'Ambroise Tézenas sera exposée à Nantes jusqu'au 12 mai. Fondé sur les recherches du spécialiste universitaire anglais du tourisme, John Lennon et de son livre «Dark Tourism, the attraction of death and disaster », le travail d'Ambroise Tezenas souligne l'ambigüité de l'enthousiasme porté au tourisme de guerre ou au tourisme mémoriel.
Vernissage le 29 mars 2012 dès 19h à la galerie melanieRio. 34 bd Guist'hau. 44000 Nantes.
Lire ci-dessous son portrait publié dans d'a en septembre 2009 (d'a 184).

Plusieurs années passées dans le photoreportage ont laissé leur empreinte dans les images de paysages urbains réalisées par Ambroise Tézenas. La dimension esthétique va de pair avec le souci de construire une histoire, initier une réflexion qui aille au-delà du choc visuel.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser en feuilletant son livre Pékin, théâtre du peuple, Ambroise Tézenas ne se destinait pas spécialement à la photographie de paysages urbains. Si avec d'autres photographes couvrant ce champ il a en commun une formation artistique, en art appliqué plus précisément, c'est en tant que photoreporter qu'il a débuté dans la profession. Ses premiers reportages remarqués portent sur des thèmes de société, réalisés dans l'esprit d'importantes agences comme Magnum ou Vu : la rééducation des grands accidentés de la route hospitalisés au centre Widal à Garches, la foi catholique en Essonne, etc.
Le déclin progressif du grand reportage, devenu trop onéreux pour des journaux pourtant de plus en plus consommateurs d'images, l'incite à adopter une façon de travailler à la fois plus personnelle et plus rigoureuse. En 2001, il passe par Pékin qui vient d'être choisie pour l'organisation des Jeux olympiques de 2008. C'est le début d'un travail de longue haleine sur les transformations des quartiers historiques de la ville. Troquant le Leica du reporter pour la chambre à moyen format, cinq années durant il va revenir photographier les mêmes lieux à la même période, en novembre : « J'avais décidé de m'intéresser aux quartiers de huttong [littéralement « ruelle étroite »] promis à la démolition pour laisser place aux installations sportives et à de nouveaux immeubles d'habitation. » Les travaux se déroulaient à grande vitesse, suivant des procédures tellement autoritaires que la plus brutale des rénovations urbaines des années soixante passerait en comparaison pour un trésor de concertation démocratique : « L'administration faisait un signe sur la maison, qui signifiait que les habitants disposaient de trois semaines pour quitter les lieux. Quand ce délai était expiré, la maison était détruite », explique le photographe. Les images de cette ville en mutation se tiennent dans un espace compris entre la ville future, annoncée par ses représentations publicitaires, par des réalisations récentes qui envahissent le cadre, et la ville du passé, en cours d'évaporation.

UN SOUCI D'INFORMATION
Une partie des images est prise de nuit. Est-ce une nécessité ou une tendance de la photographie contemporaine ? « À Pékin, cela me permettait d'avoir des images plus calmes, sans la population des rues. Et dans un environnement urbain en voie de destruction, les lumières des intérieurs révélaient les habitations encore occupées. Mais j'ai photographié de nuit des espaces urbains européens ou américains. Parcourir la ville la nuit est pratiquement une forme de psychanalyse, qui me permet aussi une sorte de mise en condition à ces prises de vues réalisées avec un matériel lourd et encombrant ».
En gommant les signes les plus flagrants de la modernité comme les fils électriques, les vues lointaines sur des immeubles contemporains, les images nocturnes du Pékin traditionnel, chargées de signes exotiques, possèdent un attrait esthétique fort, au risque de basculer dans le cliché et l'image pour l'image. « Il est
certain qu'aujourd'hui, la diffusion des travaux passe davantage par les galeries que par la presse, avec tout ce que cela implique dans la séduction picturale. Mais je ne fais pas une image pour l'accrocher dans un salon ou en pensant qu'elle ferait joli à côté d'un canapé rouge. Je cherche avant tout à raconter une histoire, à parler d'une situation. Le travail photographique sur Pékin s'accompagnait d'une recherche d'informations sur l'évolution urbaine, les changements politiques du pays ».
C'est sur ce point qu'Ambroise Tézenas, qui a également photographié des architectures contemporaines – à la demande du New York Times : la bibliothèque de Seattle de Rem Koolhaas, le Walker Art Center de Minneapolis d'Herzog & de Meuron ; ou, pour Cartier, le siège de la Fondation construite par Jean Nouvel boulevard Raspail –, se démarque des photographes d'architecture. « Je ne suis pas centré sur l'objet mais sur le hors champ, ce qui peut se passer autour d'un objet ou dans les instants qui précèdent ou suivent le déclenchement », précise-t-il.
La série de Pékin désormais close, Ambroise Tézenas s'est lancé dans un autre projet photographique portant sur ce qu'on pourrait appeler le « tourisme de la douleur », organisé autour des lieux de souffrance devenus lieux de mémoire (Auschwitz), des sites de catastrophes industrielles (Pripiat) ou naturelles (La Nouvelle-Orléans). Dans son parcours entre visite de Tchernobyl et autre Katerina Tour, Ambroise Tézenas espère capter une ambiance, un lien commun. Un travail qui s'annonce ardu, la photogénie de ces lieux souvent repensés en fonction d'une représentation n'étant pas forcément des plus spectaculaires ou des plus inhabituelles.

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