Architectes, un ou des métier(s) ? une ou des culture(s) ?

Rédigé par Christine DESMOULINS
Publié le 21/06/2010

Article paru dans le d'A n°192

« Architecte, des métiers, une même culture » / « Architecte, un métier, des cultures ». Quel serait le meilleur slogan pour défendre le rôle de l'architecte dans une société financiarisée, peu friande de son art ? Lors d'une table ronde organisée le 17 mars à la Maison de l'architecture (voir les archives multimédias sur le site), le conseil de l'ordre des architectes en Île-de-France a choisi le premier, en écho à la diversification des modes d'exercice et des pratiques. Inverser le paradigme est tentant.

Rassembler les architectes au nom d'une culture commune, quel que soit leur métier, pour constituer une force d'action efficace auprès des pouvoirs publics et des décideurs et défendre l'utilité de l'architecture dans la société est l'idée portée par l'ordre des architectes en Île-de-France, où certains élus restent cependant attachés à la valeur intrinsèque du métier. À l'Ordre national, les points de vue sont contrastés.

DIVERSITÉ DES MÉTIERS ET INÉGALITÉ DES SEXES FACE À LA RECHERCHE D'EMPLOI
Pour l'Ordre d'Île-de-France, Thérèse Evette, sociologue et chercheur au LET de l'Ensa Paris-La Villette, a réalisé une enquête sur l'évolution des métiers des architectes (lieux d'exercice, missions, liens entre maîtrise d'oeuvre et autres activités). Elle a interrogé des architectes inscrits en Île-de-France n'exerçant ni en libéral, ni en associé, et des architectes ayant fait appel aux services de placement d'Archibat. Les réseaux du secteur public ont été également sollicités. Sur 9 180 questionnaires envoyés, 7 200 ont été diffusés par le biais d'Archibat et des réseaux publics. La sociologue a reçu 538 réponses. Un panel de réponses plus dense aurait donc pu déboucher sur d'autres résultats.

« Depuis une trentaine d'années, dit-elle, 20 à 30 % des diplômés (9 000 à 14 000) ne sont pas inscrits à l'Ordre. En 2008, sur 29 690 architectes inscrits à l'Ordre national, 83 % exerçaient en libéral ou associé et 17 % selon d'autres modes d'exercice. À l'Ordre d'Île-de-France, on compte 23 % d'autres exercices. Parmi ceux qui ne sont ni libéraux ni installés à l'étranger (10,7 % de ces 23 %), on distingue trois catégories : les salariés (15,8 %), les fonctionnaires (14,6 %) et ceux qui portent le titre sans exercer la responsabilité civile professionnelle (69,3 %). Plus des deux tiers sont des hommes, et depuis 2000 la part d'inscrits salariés s'est réduite, contrairement à celle des inscrits pour port du titre. Parmi les inscrits, 47,5 % de ceux qui ont répondu à l'enquête exercent dans le secteur public et parapublic, 27,5 % en agence et 25 % dans d'autres entreprises privées. Si 62 % des répondants déclarent ne pas exercer la maîtrise d'oeuvre, la plupart l'ont déjà exercée. Parmi les répondants non-inscrits, 50 % travaillent en agence d'architecture, 25 % dans d'autres entreprises privées et autant dans le secteur public et parapublic. 51 % d'entre eux déclarent exercer la maîtrise d'oeuvre. »
On note des contrastes importants entre inscrits et non-inscrits et entre sexes. Deux tiers des inscrits sont des hommes et 7 % sont en quête d'un emploi. Chez les non-inscrits, deux tiers sont des femmes et 16 % sont en recherche d'emploi, ce qui semble inquiétant alors que les études d'architecture se féminisent.
« Pour les actifs (inscrits ou non) du secteur privé hors agence, on note une grande diversité des métiers et des secteurs – grande distribution, BET, secteur bancaire, expertise, promotion immobilière, journalisme –, avec des postes à responsabilité : maître d'ouvrage, responsable du patrimoine et de la maintenance, assistant à maître d'ouvrage, urbaniste, expert de la construction, formateur, chercheur, programmateur. Seuls 17 % de ces architectes déclarent exercer la maîtrise d'oeuvre. Programmation, études de faisabilité, montage d'opération, conduite de projet, gestion de chantier, conseil en conception sont à leur actif. »
Selon la sociologue, « l'enquête confirme l'évolution de la diversité des modes d'exercice, ce qui peut s'expliquer par une complexité croissante des processus de projet qui suscite des spécialités nouvelles et un développement des rôles de coordination. La présence des architectes dans le secteur public et privé hors agence montre que leurs compétences y sont requises et qu'ils savent proposer des prestations répondant aux exigences des projets, notamment au sein ou aux côtés de la maîtrise d'ouvrage. Cela pose la question de l'étendue des activités exercées dans les agences – pourraient-elles s'étendre ? – et celle des rapports entre les architectes d'agence et les autres. Comment cette diversité pourrait-elle conforter l'activité de tous et l'essor de la qualité architecturale ? »

DÉMONSTRATION PAR L'EXEMPLE
Dans les agences d'architecture, des architectes salariés exercent la maîtrise d'oeuvre sans subir la pression de l'accès à la commande et d'une gestion d'agence. Évoquant Mireille Meurisse, chez Sefri-Cime, ou Pauline Brossard, chez Bouygues Immobilier, Jacques Sinizergues, ingénieur-conseil et vice-président d'AMO, montre que des postes à responsabilité s'ouvrent aux architectes chez les promoteurs. Corinne Asselin, architecte chef de projet à la direction du Patrimoine et de l'Architecture de la Ville de Paris, indique que les postes de chef de projet en assistance à la maîtrise d'ouvrage se développent. Sa propre orientation tient au fait que tout en souhaitant défendre la qualité architecturale, elle a renoncé à travailler en libéral, « se sentant limitée par la concurrence et les tâches de gestion ». Un mastère en management lui a permis « d'optimiser son coeur de métier ».
Après avoir exercé en architecte indépendant au Maroc, puis comme salarié maître d'oeuvre à Air France pendant dix ans, et après avoir pratiqué la programmation chez ADP, Olivier Herbemont s'est orienté vers la maîtrise d'ouvrage. Chef du département maîtrise d'ouvrage d'Air France depuis 1997, il y trouve l'occasion de faire pénétrer les architectes, et donc l'architecture, dans un milieu industriel particulièrement technique. Son exemple montre bien comment un architecte peut insuffler sa culture dans le monde industriel et il recommande à l'Ordre d'aider à développer ce type de vecteur par « pollinisation ».
« Il est indispensable, explique-t-il, qu'un architecte en charge des responsabilités de maîtrise d'ouvrage ait
acquis auparavant une bonne expérience de la maîtrise d'oeuvre. L'aéronautique est un milieu de techniciens et d'ingénieurs. À mon arrivée, il n'était pas dans l'ordre des choses qu'Air France sollicite des architectes pour ses projets. Or il faut pourtant que les architectes accèdent à la commande dans l'industrie ; d'où toute la pertinence de mon poste. Aujourd'hui, avec plus de 650 000 mètres carrés réalisés en treize ans par des architectes ayant des missions complètes et rang de mandataires, nous avons passé un cap. »

QUE GAGNENT LES ARCHITECTES À SE DIVERSIFIER ET QU'Y PERDENT-ILS?
Le militantisme institutionnel de la diversité ne masque-t-il pas un désarroi face à un mépris des architectes (cf. le dossier du numéro 189 de d'a sur les enjeux du chantier) et à un volume de commandes faible pour le nombre de diplômés ? Si les professionnels cités ci-dessus ont trouvé leur voie, cela tient davantage à leur personnalité et à leur détermination qu'à un processus reproductible pour des diplômés peu expérimentés. Laurent Bluwol, architecte consultant en ressources humaines chez Archibat, a d'ailleurs signalé que dans l'éventail des compétences prisées par la maîtrise d'ouvrage industrielle, un triple cursus architecte/ingénierie et maîtrise financière était valorisant.
Lors du débat, les interventions d'une jeune architecte de trente-quatre ans, Caroline Dejardin, diplômée de
l'Ensa de La Villette, et de Jacques Labro, soixante quinze ans, l'un des architectes d'Avoriaz – équerre d'Argent 1968 – incitent à approfondir la réflexion. « Sur les petits projets, nous sommes fortement concurrencés par des gens qui se disent décorateurs ou des courtiers en travaux, dit Caroline Dejardin. J'interviens souvent pour des extensions de maisons en dessous du seuil des 170 mètres carrés dans des zones protégées soumises à l'avis d'un ABF, où des compétences d'architecte sont attendues. Ce discours sur la diversité des métiers me choque. Dans les écoles, certains enseignants férus d'art plastique nous occupent à mettre en 3 D des tableaux abstraits, mais nul ne nous enseigne à faire du chantier, un DTU ou un devis descriptif. Heureusement, un ami architecte à la retraite me l'a enseigné. L'Ordre semble occulter ces questions, alors que les jeunes architectes seraient fiers de pouvoir exercer la totalité de leur mission. L'inscription à l'Ordre me permet de pratiquer, tout en espérant des commandes plus importantes et mieux gagner ma vie, mais certains de mes camarades ne s'inscrivent pas, dans l'attente d'un hypothétique contrat salarié… »
« Ce discours sur les métiers apparu vers 1995 est pernicieux, dit Jacques Labro. Sous prétexte de défendre le métier, on le dénature. Quand j'étais enseignant, je l'ai dénoncé. L'architecture est une discipline à part entière, mais les écoles font mal le lien entre la conception et les disciplines annexes qui sont mal intégrées au projet. Nourrir celui-ci de l'apport des sciences humaines et techniques est tout aussi crucial car l'architecture est un art de synthèse. Cette sectorisation, qui sépare les disciplines annexes et le projet, limite le champ du métier et donc ses débouchés. Pousser les étudiants et les jeunes diplômés vers des directions spécialisées est donc dangereux car en entreprise ou chez un maître d'ouvrage, ils seront peu crédibles face aux diplômés de grandes écoles. Dans le métier d'architecte, que chacun enrichit à sa guise par une culture littéraire, philosophique ou autre, la notion de formatage culturel n'a pas plus de sens. L'avenir des architectes m'inquiète. Comment un architecte salarié d'une société, ayant des liens de subordination, pourrait-il conserver son libre arbitre face à des intérêts financiers et commerciaux ? Je reste toutefois convaincu qu'il faut trouver dans la maîtrise d'ouvrage des personnes de qualité – architectes ou non – qui soient sensibilisées à l'architecture. »
Si leur métier n'est pas mieux défendu au nom des valeurs qui lui sont propres, de bons architectes pourraient se lasser à son détriment. Ayant fermé son agence qui fonctionnait bien, Béatrice Hollard Beau s'épanouit comme pasteur de l'Église réformée de Paris- Plaisance, où la globalité des compétences acquises dans son métier d'architecte est précieuse. D'autres sont devenus agriculteurs, pêcheurs ou plasticiens, mais trop se désespèrent.
Dans le prochain d'a Guide, nous évoquerons avec Philippe Laurent*, maire de Sceaux, conseiller général des Hauts-de-Seine et président de l'URCAUE, et Jean- Sébastien Soulé, directeur du CAUE des Hauts-de-Seine, les compétences attendues dans les collectivités territoriales et locales en matière d'architecture et d'urbanisme.

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