Collectivités territoriales. Qu'attendent-elles des architectes ?

Rédigé par Christine DESMOULINS
Publié le 13/09/2010

Article paru dans le d'A n°193

Prolongeant la réflexion sur les débouchés du métier (cf. d'a n° 192 de juin-juillet 2010), nous avons enquêté sur les compétences requises des architectes au sein des collectivités territoriales. Nous avons interrogé Philippe Laurent et Jean-Sébastien Soulé. Le premier est un élu qui, en raison de la pluralité de ses engagements, possède une vision transversale de ces questions. Le second, architecte, est directeur du CAUE des Hauts-de-Seine.

Avec les lois de décentralisation et la loi SRU, les collectivités territoriales (communes et communautés de communes, agglomérations, départements, régions) ont largement pris le relais de l'État dans la commande publique. Elles assument une responsabilité de premier plan dans la définition et la conduite des politiques urbaines et territoriales. Par leur rôle croissant dans les choix architecturaux, elles impactent durablement nos paysages. Ces missions nécessitent de réunir des compétences, en facilitant notamment l'intégration des architectes et des urbanistes dans la fonction publique territoriale. Il importe également de renforcer la culture des questions urbaines et architecturales au sein des services qui montent les opérations et instruisent les permis de construire.

SIX QUESTIONS À PHILIPPE LAURENT, maire de Sceaux, conseiller général des Hauts-de-Seine*

DA : Quelles sont les compétences attendues des architectes et des urbanistes dans les collectivités territoriales et les éventuels débouchés pour les architectes?
Philippe Laurent : Une collectivité est un organisme complexe avec une multiplicité de missions, une sophistication du processus de décision, des contraintes juridiques… Les cadres qui y exercent leur métier doivent d'abord maîtriser cette complexité. Cela suppose de posséder la « culture » de la ville (son histoire urbaine, architecturale, sociale, politique…) et de savoir la situer sur la scène nationale et/ou européenne. Au-delà du savoir-faire technique, les architectes et urbanistes travaillant dans ces collectivités doivent faire preuve d'un sens développé de la communication, de la médiation, de l'échange, du débat. […] Ils sont aussi animateurs et « constructeurs » de la prise de décision. L'affirmation de la qualité technique ne suffit plus. Enfin, il faut faire preuve d'une capacité de veille sur ce qui se fait ailleurs.
Les débouchés naturels sont les directions des services techniques et de l'urbanisme, les services gérant le « droit des sols », la maîtrise d'ouvrage publique, la direction de projet urbain à un niveau plus ou moins opérationnel.

DA : Les CAUE recrutent aussi des architectes. Dans quelles proportions et pour quelles missions?
PL : Les situations sont contrastées selon les départements. La situation géographique et financière d'un CAUE imprègne le profil des structures, selon que le département est urbanisé ou très rural, par exemple. En Île-de-France, près des deux tiers des personnels sont architectes ou urbanistes, mais la prééminence des architectes est moins forte aujourd'hui, vu l'évolution des besoins et la montée en puissance des préoccupations environnementales et de gestion de l'énergie. Paysagistes et ingénieurs gagnent du terrain.
Généralistes de l'architecture et du paysage, les personnels des CAUE sont des « passeurs », des médiateurs, informateurs des personnels des collectivités territoriales, des élus et des particuliers. Leur fonction d'information, très importante, prend des formes différentes selon les sujets très variés qu'ils abordent.
Chez les architectes qui oeuvrent dans les collectivités ou les CAUE, j'estime particulièrement requise aujourd'hui une connaissance précise des enjeux du développement durable : ses énoncés écologiques (thermiques, etc.), mais surtout ses aspects économiques et sociaux, des dimensions trop souvent reléguées, oubliées, dans le champ strict de la fabrication des bâtiments. Il faut une vision à la fois technique et politique du présent et du futur de la ville et du paysage.

DA : En tant que maire de Sceaux, combien d'architectes salariés comptez-vous parmi vos collaborateurs et qu'attendez- vous d'eux ?
PL : Entre deux et trois, dont le directeur de l'Aménagement, de l'Urbanisme et des Services techniques, dont j'attends à la fois une parfaite connaissance de la ville et de son histoire urbaine et des capacités réelles de management. Les autres sont des postes de chargé de mission sur des projets d'aménagement, ou de représentant du maître d'ouvrage sur des bâtiments. Maîtrise des processus administratifs et programmatiques, pédagogie et capacité à travailler avec les autres services, notamment les utilisateurs des bâtiments, sont les qualités exigées.

DA : Qu'en est-il au sein d'une communauté d'agglomération, les Hauts-de-Bièvre?
PL : Aucun architecte n'est actuellement employé par la communauté d'agglomération. Cela devrait toutefois s'avérer indispensable, dans la mesure où la communauté s'engage, à mesure des transferts de compétence, dans la maîtrise d'ouvrage sur des bâtiments complexes: théâtres, écoles de musique, piscines. La prise en compte des besoins des utilisateurs, et donc une bonne connaissance du fonctionnement des équipements et des services publics, est cruciale. La communauté ne dispose pas des
compétences en matière d'urbanisme.

DA : Ce type de poste se développera-t-il ou évoluera-t-il à court ou moyen terme?
PL : En théorie, oui, sur les deux volets urbanisme et maîtrise d'ouvrage. La complexité des questions urbaines amène à approfondir la réflexion des élus qui ont besoin d'« animateurs » pour cela. Par ailleurs, la sophistication croissante des attentes des utilisateurs et des normes applicables rend indispensable un renforcement significatif de la maîtrise d'ouvrage. C'est là un domaine insuffisamment exploré, où un gros travail est à faire. En théorie, car la future situation budgétaire des collectivités pourrait bien les amener à se replier sur les services publics de base. Cela affaiblirait à l'avenir leur capacité à changer la ville ou, au moins, à en dominer l'évolution naturelle et cela réduirait également la création de nouveaux équipements publics. Dès lors, la priorité donnée à la gestion de l'existant devrait plutôt avantager la recherche de personnels plus « techniques ».

DA : Membre du Conseil supérieur de la fonction publique territoriale, vous aviez évoqué, lors d'une table ronde sur les métiers à la Maison de l'architecture d'Île-de-France, un rapport qui pourrait permettre d'élargir le cadre des ingénieurs territoriaux afin de développer leurs opportunités de carrière. Selon vous, l'ordre des architectes pourrait alimenter ces réflexions. Pourriez-vous préciser comment les architectes pourraient jouer un rôle clé par leurs compétences spécifiques ?
PL : L'idée est de permettre à des ingénieurs, architectes ou urbanistes de mener une carrière complète au sein de la fonction publique territoriale, en particulier dans le cadre d'emplois dénommés des « ingénieurs territoriaux ». Actuellement, contrairement à la filière administrative, il n'y a pratiquement plus de progression possible pour ceux qui, au sommet du grade, ont encore une dizaine d'années de service à accomplir. Ils vont donc les effectuer à l'extérieur, privant les collectivités locales de leur expérience. Il convient alors de créer un cadre d'emploi supérieur d'ingénieur en chef, comme il en existe dans
la fonction publique d'État, et même dans le statut particulier des personnels de la Ville de Paris.
C'est un point majeur. Dans un environnement complexe, avec le développement du partenariat public-privé, nous ne devons pas laisser se creuser davantage les dissymétries de compétences entre les grandes entreprises prestataires et les collectivités locales. Nous devons pouvoir garder nos ingénieurs et nos architectes pendant toute leur carrière au sein de la fonction publique territoriale. Ainsi, de nombreux architectes pourraient trouver un épanouissement de leurs compétences au service de la culture « urbaine » de nos villes, qui en ont un grand besoin.

* Philippe Laurent est également vice-président de la communauté d'agglomération des Hauts-de-Bièvre et de Paris Métropole, président du CAUE des Hauts-de-Seine et de la Fédération nationale des CAUE.

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