David Cousin-Marsy, de l’image à l’imaginaire

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 01/04/2011

David Cousin-Marsy

Article paru dans d'A n°199

Ouvrir les lieux à une pluralité de sens et de sensations, tel est le but des images de cet ex-urbaniste converti à la photographie. Si le regard est encore en devenir, la voie est déjà tracée…

La photographie est-elle la continuation de l’urbanisme par d’autres moyens ? C’est ce que semble confirmer le parcours de David Cousin-Marsy. Avant de devenir photographe, cet économiste de formation appliquait son savoir-faire statistique à la modélisation des déplacements, au sein d’un bureau d’études spécialisé dans ce qu’on appelle la « mobilité urbaine ». La fermeture de cette structure en 2007 lui fournit l’occasion d’une reconversion que l’on pourrait juger radicale, si les photographies qu’il réalise depuis ne montraient une telle prépondérance de la chose urbaine, présente jusque dans l’intitulé des séries : villes invisibles, la ville diffractée, les entre-deux…

Ses premières commandes professionnelles lui sont confiées par l’Anru. Installé en résidence artistique dans des lieux aussi courus que la cité du Clos Saint-Lazare à Stains ou la Rose des Vents à Aulnay-sous-Bois, il s’attache à donner une nouvelle acception à l’épithète « sensible », si souvent employé pour qualifier ces quartiers en rénovation, dans le cadre de campagnes accompagnant les démolitions de bâtiments. La méthode qu’il partage avec les populations fréquentant les ateliers intra-cité est également celle qu’il utilise pour faire ses photographies. « J’initie une démarche visant à dépayser le regard, au sein de lieux souvent mal aimés de leurs habitants. En travaillant sur la déambulation, l’environnement sonore, les souvenirs, l’imaginaire, un ensemble d’outils qui permettent l’exploration sensible d’un endroit, j’arrive à leur faire percevoir les différentes épaisseurs d’un environnement qu’ils jugeaient sans intérêt », explique le photographe, qui a développé toute une série d’exercices pour appréhender un lieu sans recourir au visuel, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. « Le sensible, c’est aussi l’imaginaire, et mon travail personnel est une réflexion sur les espaces urbains ordinaires, ces lieux qui se trouvent dans une espèce d’angle mort, sur lesquels le regard glisse au point qu’ils sont devenus presque invisibles. Je fixe mon regard sur ces endroits en essayant de faire en sorte qu’ils deviennent le support d’un imaginaire, le mien. Ils cristallisent ou viennent matérialiser des rêves, des souvenirs, des émotions. »

Une tâche de longue haleine : « Je travaille un peu sur le mode de la dérive situationniste, sous forme de parcours, dans un quartier que j’explore dans la longue durée. Il peut se passer plusieurs mois avant que je ne fasse une photo. L’idée est d’aborder ce lieu sous des angles de vue variés, en prêtant attention aux couleurs, aux textures, en observant les usages selon les moments de la journée », déclare le photographe. Il ne manque d’ailleurs pas d’anecdotes sur les multiples utilisations des espaces des cités où il a pu travailler. Entre séries personnelles, travail réalisé en résidence ou commandes d’architectes – David Cousin-Marsy a commencé à photographier l’architecture à la demande de Gaëtan Le Penhuel, puis pour d’autres maîtres d’oeuvre –, son portfolio est d’autant plus varié qu’il multiplie les commanditaires.


VERS L’HÉTÉROTOPIE

Le fil rouge de cette production déroutante reste cependant l’exploration sensorielle du lieu et son hétérotopie, sa capacité à être multiple. Référence directe à Italo Calvino, la série « Les villes invisibles » approfondit encore cette recherche de pluralité locale. Chaque image est un collage de plusieurs lieux et joue sur l’ambiguïté du rapport au réel : « Je tente de mettre en mouvement ces lieux en apparence figés et voués à la démolition, en instaurant une correspondance et une imbrication qui créeront une proposition pour cet espace-là. Je reprends l’idée, connue des architectes et des urbanistes, qu’une ville est plastique, mobile, on peut modifier les choses. » Une des photographies montre un passage souterrain étrangement labyrinthique : « Les gens me demandent souvent si ces images sont le reflet d’une réalité : ils y reconnaissent les artefacts du réel, mais se disent simultanément que cet endroit-là ne peut pas exister tel qu’il est photographié. Finalement, je souhaiterais que les gens en arrivent à se dire que la réalité n’est pas importante. Ce qu’on a devant les yeux et qu’on peut décrire objectivement importe peu : l’essentiel, c’est tout ce dont on se souvient, ce qu’on ressent et qu’on imagine par rapport à ce lieu, et la réalité est peu de chose par rapport à cela », conclut Cousin-Marsy. Entre ses mains, ou plutôt sous son regard, la photographie est un médium d’ordre chamanique qui ouvre le passage vers d’autres appropriations de l’espace.

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