Gaston Bergeret ou La Belle Equipe

Rédigé par Emmanuel CAILLE
Publié le 08/10/2002

De lui, Robert Doisneau écrit « c'est le plus grand voleur de regards que je connaisse ». Architectures, visages, scènes de rue, tout ce qu'il saisit avec son objectif semble appartenir à son univers grave et burlesque, monde où pointe la nostalgie d'un Paris où les enfants Jouaient dans les rues et les nonnes souriaient à vélo.

Vous ne le savez sans doute pas, mais vous avez sûrement déjà aperçu ou entendu Gaston Bergeret. Ou alors, vous n'avez jamais écouté Bobby Lapointe ou Django Reinhart, jamais vu de film de Pierre Etaix ou jamais assisté à un match de rugby. En réalité, je ne suis pas sûr de l'y avoir vu non plus, mais à chaque fois que je vois Gaston, le doute me saisit. Il pourrait être le petit-fils de Nadar ou de Buster Keaton, mais il est, ce qui n'est pas mal non plus, le troisième enfant du célèbre fabricant des rouges à lèvres Gavarny. Né à Pau en 1950, l'école est pour lui un martyr. Jusqu'au jour de 1963 où il trouve le salut à l'École de photographie d'Orthez. Il y rencontre Mariano Ena, professeur qui repère vite son talent et auquel il dit tout devoir. Sa vie désormais sera entièrement vouée à la photographie. Mais une fois diplômé, trouver un travail de photographe n'est pas facile et c'est à contrecœur qu'il doit accepter un emploi dans une imprimerie. Heureusement, l'armée, qui n'a pas l'œil, le réforme pour trouble de la vue. C'est alors que sa sœur parle de son petit frère dans l'agence de publicité où elle pose parfois. Ils viennent justement de se brouiller avec leur photographe. Gaston saisit l'occasion et monte illico à Strasbourg où il travaillera deux ans. Mais il rêve de Paris, la capitale mondiale de la photographie, le Paris de Brassaï et Doisneau et il abandonne tout pour y vivre. Sans ressource, il préfère vivre pendant dix-huit mois dans un vieux tube Citroën qu'il gare dans les vieilles rues parisiennes qu'il aime tant photographier. C'est la bohème, il échange ses services de camionneur contre des Leïcas que lui prêtent ses confrères plus fortunés. Avec sa casquette de poulbot vissée sur le côté de la tête, son accent béarnais, mais surtout son talent, sa malice et sa générosité, il est vite repéré par les plus grands maîtres qu'il côtoie alors : Dieuzaide, Doisneau, Boubat ou Sieff.

Il rencontre alors Marc Emery, futur rédacteur en chef de l'Architecture d'Aujourd'hui, qui dirige encore au début des années soixante-dix la revue Métropolis. C'est là qu'il commence vraiment à photographier l'architecture mais surtout les architectes eux-mêmes. C'est dans l'art du portrait qu'il devient vite un maître incontesté. Aucune arrogance, infatuation, disgrâce ou neurasthénie ne résiste au regard de Gaston. De ses modèles, il saisit l'instant de tendresse, l'égarement de gentillesse des gros durs, le bref instant de paix dans les caractères les plus tourmentés. Que ce soit Portzamparc ou Coluche, Henri Gaudin ou Jean Carmet, la belle inconnue qui passe dans la rue, tous rendent les armes devant son objectif.

La consécration suivra : le Grand prix de Rome (1981), le prix du meilleur portrait de cinéma à Cannes (1989) et aussi ce prix qui lui tient à cœur : le Quinze d'Or de la meilleure photo de presse de Rugby (1984). Il réalise pour l'Institut français d'architecture quatre-vingt portraits d'architectes de moins de quarante ans. Pour l'exposition Jean Nouvel au Centre Pompidou l'année dernière, c'est lui qui réalise le portrait officiel, mais aussi le trombinoscope de ses cent cinquante collaborateurs et amis.

 

d'a : As-tu toujours le même enthousiasme à photographier l'architecture ?

Gaston Bergeret : Ce qui me gêne toujours, et c'est encore pire aujourd'hui, c'est de photographier des bâtiments déserts ou qui n'ont pas vécu. J'essaie, autant que je peux, de faire mes prises de vues lorsqu'il y a des gens, quitte à en mettre s'il le faut. D'ailleurs, souvent, je mets le retardateur et je cours me mettre dans le champ de l'objectif. Il faudrait montrer les bâtiments un an après leur livraison avec la vie qui a pris tout autour.

 

d'a : Les gens t'intéressent plus ?

G.B. : Non. Ce sont les deux ensemble. L'architecture ne prend véritablement son sens que lorsqu'elle est habitée.

 

d'a : Tu aimes l'architecture moderne mais vue par Jacques Tati ?

G.B. : Oui. Pour moi, ancien ou nouveau, ce n'est pas une question de style, ce qui compte, c'est que le temps est déjà fait son œuvre. Je trouve qu'un bâtiment neuf est toujours un peu maladroit, un peu gauche.

 

d'a : Pourquoi avoir choisi cette photo de l'usine de retraitement de l'eau de la SAGEP réalisée par Jacques Ferrier ?

G.B. : J'ai aimé cet espace avec cette lumière, il me fait penser aux studios de cinéma et à cet univers des hangars qui m'a toujours fait rêver. C'est moi qui court sur la photo avec la complicité du retardateur. C'est un clin d'œil à Hitchcock et à La mort aux trousses. Et que la vie est belle et que la fête continue. Adiou !


Gaston Bergeret collabore régulièrement avec la revue AMC et les éditions du Moniteur, ainsi qu'au journal Le Monde et à Vogue Italie. Son travail a été exposé au musée d'Art Moderne de Paris, au Château d'eau à Toulouse, à Picto Bastille à Paris, à la Villa Médicis à Rome.

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