La Tour Eiffel, un symbole qui se suffit à lui-même

Rédigé par Françoise MOIROUX
Publié le 10/09/2011

Tour Eiffel

Dossier réalisé par Françoise MOIROUX
Dossier publié dans le d'A n°202

Le réaménagement des abords de la moindre tour d'habitation ou de bureaux semble aujourd'hui faire l'objet de plus d'attention que ceux de la plus célèbre tour du monde. La piètre qualité de son espace public contraste en effet avec son statut d'emblème universel. Au-delà de l'énorme rente que procure le monument, comment mieux honorer son exceptionnel pouvoir d'attraction et d'incarnation ?


Clou de l'Exposition universelle de 1889, la tour Eiffel s'avère, après le Louvre, la deuxième porte d'entrée des touristes à Paris. Dopée par l'essor du tourisme de masse des années 1960-1970, sa fréquentation a explosé dans les années 1980. Le cap des 5 millions de visiteurs par an a été franchi en 1989 à l'occasion de la célébration de son centenaire ; on approche aujourd'hui les 7 millions. L'avoir visitée équivaut à avoir visité la capitale, et par extension la France. Le génie de ce monument historique réside dans le fait qu'il appartient à tous.


EMBLÈME UNIVERSEL OU RENTE MOBILIÈRE ?

Le pouvoir symbolique de la tour Eiffel, largement exploité dans les médias et au cinéma, contraste avec l'affligeant aménagement de son site. Sa fréquentation massive se heurte à un accueil de piètre qualité. Ainsi, parmi les deux tiers des visiteurs voulant poursuivre leur ascension jusqu'au sommet de l'édifice, la moitié d'entre eux, cantonnés au deuxième étage, s'en voient refuser l'accès. La jauge maximale de 400 personnes de la troisième et dernière plate-forme représente effectivement une contrainte drastique. L'interminable attente aux caisses s'en trouve bien mal récompensée. Ce sas enfin franchi, le visiteur, livré à lui-même à chaque changement d'escalier ou d'ascenseur, doit en outre se frayer un parcours que rien ne guide.

À chaque nouvel étage, l'offre commerciale souligne plus qu'elle ne masque l'absence de programmation culturelle. De récentes études qualitatives ont d'ailleurs montré que les Franciliens, qui ne représentent que 9 % sur les 30 % de visiteurs français, boudaient la tour Eiffel. Malgré toute l'affection qu'ils lui portent, l'effet de foule répulsif et l'indigence de l'offre culturelle les dissuadent de s'y rendre. Appliquer la théorie de la décroissance à la tour Eiffel aurait sans doute un impact très salutaire sur sa visite. La menace que l'hyper sollicitude du monument fait peser sur sa pérennité pourrait de surcroît y contraindre. Mais franchir ce pas sous-entend de rompre avec une culture de rentier prospérant sur un symbole qui, hélas, se suffit à lui-même. La manne financière que génère le monument historique en fait l'un des rares à procurer une telle rente à son propriétaire.


NOUVELLE DONNE OU NOUVELLE AMBITION POLITIQUE ?

C'est d'ailleurs pour optimiser ses intérêts financiers que la Ville de Paris, propriétaire du monument, a repris le contrôle de sa gestion depuis 2005. Voulant remédier à une trop grande opacité de gestion, la Ville a créé une nouvelle société d'économie mixte, dont elle est désormais l'actionnaire majoritaire. En contrepartie d'une délégation de service public de dix ans (2005-2015), la Société d'exploitation de la tour Eiffel (Sete) verse à la Ville une redevance annuelle d'environ 13 % à 14 % de son chiffre d'affaires et doit honorer un programme d'investissement d'un montant de 180 millions d'euros.

Tout le parc des ascenseurs sera renouvelé, dont deux historiques appelés à renouer avec leur système hydraulique originel. Les différents niveaux de plates-formes seront réaménagés, les espaces marchands, concédés à des opérateurs privés, étant les premiers bénéficiaires du vaste chantier engagé. Le réaménagement du premier étage, qui inclut la création d'un parcours d'interprétation patrimoniale, ne manquera pas d'étalonner l'ambition culturelle de la rénovation. Celle-ci se conçoit néanmoins sans traitement global du parcours de visite, du sol jusqu'au sommet de l'édifice.


LE MIROIR DE L'ESPACE PUBLIC

Immenses files de visiteurs captifs battant l'asphalte dans l'ombre de la Dame de fer, slalom anarchique vers les caisses des différents piliers, barrières Vauban et édicules anti-attentats pour tout confort, épreuve de l'attente, qu'aucune information ne vient meubler… Tel est le sort indigne infligé aux 7 millions de visiteurs de la tour Eiffel. Le seul progrès notable a consisté à rendre récemment possible l'achat de billets d'entrée en ligne afin de diminuer un temps d'attente souvent démesuré.

Le spectacle affligeant offert par le parvis de la tour Eiffel est-il à l'image du regard que les édiles portent sur elle ? À l'appui de cette thèse, Nicolas Lefebvre, directeur de la Sete, évoque le statut historique d'attraction foraine qui colle à son image. La reconnaissance patrimoniale du monument, simplement inscrit à l'Inventaire supplémentaire, a été tardive. Dans son projet de « Colline des arts », l'État n'exprimait d'ailleurs guère d'ambition culturelle pour la Tour. Il ne lui octroyait qu'un vulgaire rôle d'appât à touristes, censé rejaillir sur les établissements culturels voisins : musée du quai Branly, Cité de l'architecture et du patrimoine, musée d'Art moderne de la Ville de Paris et palais de Tokyo… Ni la région Île-de-France, ni le syndicat mixte Paris Métropole n'expriment de vision stratégique de son avenir. La Ville de Paris paraît, elle, s'en tenir à un simple objectif de rentabilité, comme le souligne le placement administratif de la tour Eiffel sous tutelle de sa direction des Finances.


LE SERPENT DE MER DU PARVIS

On nomme « parvis de la tour Eiffel » le vaste quadrilatère que forment ses quatre piliers nord, sud, est et ouest. Après la Seconde Guerre mondiale, l'immense tapis vert reliant les jardins du Champ-de-Mars à ceux du Trocadéro a cédé la place au bitume. À partir des années 1960, le parvis a en effet servi de parking. Dans le rapport qu'il a établi en vue de la première vague de grands travaux de rénovation de la Tour (1980-1985), Jean Prouvé soulignait le piètre accueil réservé aux touristes au milieu du stationnement improvisé de camping-cars, de forains… Son constat sévère n'a connu aucune suite jusqu'à ce jour, bien que le parvis ait été rendu aux piétons en 1995.

Les projets de requalification étudiés dans les années 1980-1990 sont restés dans les cartons. Le plus audacieux consistait en une sorte de pyramide du Louvre inversée. Il exploitait le sous-sol de la tour Eiffel en y installant l'infrastructure d'accueil des visiteurs, un nouveau musée Gustave-Eiffel, un parking et des boutiques. Les maires successifs du VIIe arrondissement de Paris s'y sont opposés sous la pression de riverains craignant une augmentation de fréquentation. Ce parti ambitieux a été définitivement écarté lors de la désignation d'un nouveau concessionnaire en 2005.

Ce dernier a néanmoins confié une nouvelle étude de programmation à l'agence Galiano-Simon & Ténot en 2008. Le projet de réaménagement esquissé répond à trois objectifs : retrouver les qualités paysagères du site, le sécuriser face à la menace d'attentats et améliorer l'accueil des visiteurs. Après l'analyse du processus historique de dégradation du parvis, trois scénarios sont explorés : la construction de deux galeries entre les piliers, qui unifieraient le dispositif d'accueil du public au sol ; l'annexion des deux jardins pittoresques attenants au parvis, permettant d'élargir celui-ci ; enfin, l'implantation de l'infrastructure d'accueil en sous-sol. Chacun se heurte à des contraintes différentes : transparence paysagère à préserver au sol de la Tour, protection juridique du parvis et des jardins satellites impliquant d'autres acteurs que la Ville, stabilité de l'édifice à garantir et inondation du sous-sol… Plus complexe techniquement et plus coûteux, le scénario de l'enfouissement se réinvite dans le débat. Mais à ce jour, l'étude de programmation, soumise au choix de la Ville de Paris, demeure en suspens.


PROJET IMMATURE OU ABSENCE DE VOLONTÉ POLITIQUE ?

Les différentes échelles d'espaces convoquées par le projet et ses principaux enjeux excèdent le champ de prérogatives de la Sete. C'est cependant à elle qu'incombe le réaménagement du parvis, inclus dans son territoire d'exploitation, bien que les visiteurs de la tour Eiffel ne représentent qu'un tiers des usagers. Selon de récentes estimations, plus de 20 millions le foulent par an.

Aux visiteurs de la Tour s'ajoutent ceux qui ne font qu'en contempler les dessous et ceux qui rejoignent le parc voisin du Champ-de-Mars. Extrêmement attractif et lui aussi pris d'assaut, ce vaste espace vert offre un certain confort et de belles perspectives sur le monument. L'intégration patrimoniale du site de la tour Eiffel dans l'axe de composition urbaine reliant le Champ-de-Mars au Trocadéro via le pont d'Iéna, élargit l'espace public considéré. La reconquête des berges de la Seine oblige à prendre en compte l'axe perpendiculaire du fleuve. Le phénomène d'hyper fréquentation invite à considérer tout le territoire d'accès multimodal à la tour Eiffel et au Champ-de-Mars (RER, métro, bateau, car, bus, vélo…). Si l'on considère la découverte panoramique de la ville, qui à elle seule comble la visite de la tour Eiffel, et l'imaginaire suscité par l'expérience ascensionnelle, on pourrait même étirer l'espace public jusqu'au sommet de l'ouvrage.

La maîtrise foncière de la Ville, propriétaire du parvis de la Tour, des deux jardins satellites et du parc du Champ-de-Mars, soit de près de 50 hectares, et son ambition pour les berges de Seine constituent une énorme opportunité stratégique. Mais au sein même des instances municipales, chacun paraît s'ingénier à penser séparément. Les deux jardins satellites et la tour Eiffel sont gérés en toute indifférence. L'avenir du parc du Champ-de-Mars fait l'objet d'un groupe de travail autonome, mis en place par la mairie centrale à la demande de Rachida Dati. La maire du VIIe arrondissement relaye en effet les doléances de riverains excédés par les nuisances. Les berges de Seine se conçoivent en autarcie. Quant à l'accueil logistique des touristes à Paris, épicentre de la problématique d'aménagement, on discerne mal à qui il échoit. Si l'on en croit le Livre blanc des Amis du Champ-de-Mars, les associations de riverains ne se méprennent pas sur l'échelle de réflexion appropriée. Le projet de « Colline des arts » promu par l'État a au moins eu le mérite de désigner un territoire d'intervention pertinent en matière d'attractivité culturelle. En ce qui concerne l'attractivité et la cohésion spatiale, il faudrait que s'expriment une plus forte volonté politique et une conscience plus vive des différents enjeux de la requalification du territoire urbain de la tour Eiffel.

À défaut, on s'accommode de l'indigence d'un parvis voué, depuis des décennies, au mépris des foules.

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