Le grand oubli de la commodité

Rédigé par Philippe et Lucien RAHM
Publié le 04/09/2023

Article paru dans d'A n°310

Face à la catastrophe climatique dont l’opinion publique a largement pris la mesure avec la terrible année 2022, faite de canicules durant l’été et de pénurie d’énergie durant l’hiver, et qui bouleverse la nature chimique, physique et biologique de la zone critique terrestre dans laquelle nous habitons (de la lithosphère à l’atmosphère), il est important aujourd’hui de comprendre comment se transforment (et vont se transformer) en conséquence les valeurs morales, juridiques ou esthétiques et plus généralement comment le réchauffement climatique révolutionne le politique et la culture. La thèse que nous soutenons ici sera celle d’un retour en architecture de la notion de « commodité », une catégorie esthétique disqualifiée par l’usage des énergies fossiles au XXe siècle, oubliée durant la postmodernité, mais qui constituait autrefois avec la solidité et la beauté (ou la distinction) la triade originale permettant de définir une œuvre d’art.

Dans un intéressant récit de voyage publié en 19371, l’architecte allemand Bruno Taut, fuyant l’Allemagne nazie, analyse la maison japonaise d’avant l’introduction des énergies fossiles, d’avant le chauffage central et l’air conditionné. Mais s’il la regarde d’un point de vue architectural, constructif et spatial, il ne manque pas de regarder aussi les mœurs et les coutumes culturelles de ses habitants, qui y sont afférents et même, explique-t-il, totalement corrélés. Il constate tout d’abord que les matériaux et le mode de construction de la maison japonaise (aux parois de papier, d’où une inétanchéité des façades qui laissent les vents extérieurs pénétrer l’intérieur) sont totalement inadéquats pour faire face au froid glacial habituel des hivers japonais. Mais il comprend immédiatement que, contrairement aux maisons en bois bien isolées, bien étanches, bien chaudes que l’on trouve en Russie ou en Scandinavie, c’est en réalité la saison chaude qui est crainte des Japonais bien plus que la saison froide et ce sont donc des stratégies architecturales pour lutter contre la chaleur qui ont prévalu dans la conception de la maison. Car les étés sont longs et caniculaires au Japon et la maison, qui se laisse traverser par les vents rafraîchissants, qui crée une ombre large mettant à distance l’ardeur du soleil, et déploie ses vérandas, crée le refuge climatique idéal pour y rendre la vie estivale supportable. Dès lors, comment les Japonais supportent-ils la froideur de l’hiver si l’architecture ne remplit pas son rôle ?

C’est ici que Bruno Taut fait rentrer ce que l’on comprend habituellement plutôt comme des formes culturelles, à savoir l’habillement, l’art de vivre, les coutumes, l’esthétique corporelle, les relations avec la nature ou la vie sociale. « Mais même lorsque le vent pénètre dans la maison les Japonais disposent de moyens pour éviter de grelotter, écrit-il. Ce n’est pas seulement le vêtement… c’est aussi la manière de s’asseoir à même le sol, les jambes repliées sous le corps, dont résulte une silhouette ramassée et harmonieuse, particulièrement en hiver, les bras et les mains disparaissant maintenant à l’intérieur des larges manches du kimono. Aussi les Japonais sont-ils assis là, dans la maison ouverte aux courants d’air, y compris par temps gris, à côté du foyer portatif au-dessus duquel, de temps à autre, ils se réchauffent les mains, et ils regardent, émerveillés, la neige tomber dans le jardin, sur les arbres et les buissons. » Bruno Taut explique ainsi l’interversion des rôles thermiques entre la façade de la maison et l’habillement ; le premier ne jouant pas son rôle, il est dès lors assumé par d’« épais kimonos ouatés » que l’on porte dedans, composés de multiples couches comme autant de protections thermiques. « Plutôt que de chauffer l’air ambiant, ils se chauffent eux-mêmes », conclut ainsi Bruno Taut. Plus surprenant, il en fait découler également les us et coutumes, que l’on rangerait plutôt dans des catégories purement culturelles, comme moyens pour lutter contre le froid : « En hiver le brasier portatif n’est pas laissé ouvert ; il est fermé par un couvercle de bois ajouré ou surmonté d’un bâti lui aussi percé de trous, semblable à une petite table. Sur les quatre côtés on pose l’extrémité de couvertures ; vêtus d’épais kimonos ouatés, les membres de la famille s’installent tout autour de ce poêle, glissent leurs jambes et leurs bras sous les couvertures et se laissent gagner par une chaleur délicieuse, qui réchauffe aussi les mains. Ainsi les gens sont-ils réunis pour les repas, le travail, la conversation, proches les uns des autres, trop proches au goût de certains. »

 

La disparition

Que se passe-t-il quand le chauffage central et l’air conditionné arrivent dans la maison japonaise au tournant des années 1950 ? Chacun le comprendra. Toutes les raisons climatiques qui avaient prévalu à une certaine silhouette humaine repliée sur un tatami, le kimono, la nécessité de se regrouper et de se coller les uns contre les autres pour se réchauffer en hiver perdent leur raison thermique, pour  (...)

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