Loger le pauvre, l’immigré, le demandeur d’asile - II. Au-delà des normes ? - « Inclusive Neutrality », une proposition pour réinventer le bidonville de Dharavi

Rédigé par Laureline GUILPAIN
Publié le 09/02/2017

Dossier réalisé par Laureline GUILPAIN
Dossier publié dans le d'A n°251

Comment penser l’évolution d’un des plus grands bidonvilles au monde ? En 2014, suite à l’annulation du projet de sa démolition, le concours Reinventing Dharavi a proposé à des équipes internationales de réfléchir à l’avenir du quartier de Dharavi à Mumbai.

Dharavi, emblématique bidonville de 240 hectares de la ville de Mumbai, l’ancien Bombay, accueille depuis la fin du XIXe siècle les marges de la société indienne, attirées par l’économie florissante de la mégalopole la plus riche du pays. Près de 800 000 personnes issues des classes les moins favorisées de l’ensemble du pays habitent aujourd’hui dans le quartier, informel, tentaculaire et souvent insalubre, fait d’agglomérats de bâtiments en R+1 autoconstruits. Historiquement générée par la relocalisation des industries polluantes en périphérie nord de la ville par les colons britanniques, Dharavi bénéficie d’un emplacement central et très visible, en plein cœur d’une ville où fleurissent les quartiers d’affaires et les architectures high-tech. Une situation à fort potentiel spéculatif qui fait l’objet de toutes les convoitises, mais aussi d’une forte attention de professionnels et des chercheurs engagés, pour trouver des alternatives à la destruction du quartier et l’expulsion de ses habitants.

 

« Mumbai Slum-Free » : Mumbai Slum Anywhere but Here ?

En 2004, l’architecte indien Mukesh Metah propose un projet de redéveloppement pour l’ensemble du secteur de Dharavi. Ce projet poursuit la campagne « Mumbai Slum Free » lancée par l’État du Maharashtra et la Slum Rehabilitation Authority, qui vise à supprimer avant 2022 les bidonvilles de la ville – une ambitieuse utopie lorsqu’on sait que ceux-ci logent la moitié de ces 18 millions d’habitants.

Avec la volonté affichée de résorber les problèmes de congestion, d’insalubrité et d’indignité, le projet du « nouveau Dharavi » consiste à raser la majorité du quartier et à vendre le sol à des constructeurs privés qui, contre une permissivité supplémentaire sur les plafonds de hauteur des immeubles, seraient en charge de construire infrastructures et solutions de relogement gratuites pour certains habitants, 25 m2 par famille propriétaire dans le quartier depuis 2000. Un projet excluant les habitants les plus pauvres, qui louent de minuscules surfaces dans les étages des constructions ou vivent dans un abri de fortune, mais qui constituent aussi le corps économique du quartier, où 5 000 petites industries et 15 000 ateliers font travailler 80 % de ses habitants, dans les domaines du recyclage, de la poterie ou du textile.

Dans le Dharavi du futur, on ne pourra ni travailler ni commercer en bas de chez soi, mais on se rendra dans des industries de pointe ou dans des centres commerciaux regroupés dans un secteur dédié, ne laissant aucune place pour une économie familiale de petite échelle basée principalement sur l’artisanat.

La promesse d’un monde gratuit et privé n’a pas séduit les habitants de Dharavi : des associations de protestation se sont créées dans le quartier, critiquant le manque de concertation et de garantie de relogement, et ont finalement fait stopper le projet en 2009, sous menace d’une révolte populaire.

 

Rechercher des alternatives pour Dharavi

Le projet proposé par Mukesh Mehta reflète avant tout la tendance des pouvoirs publics à l’abandon d’une vraie vision planificatrice à l’échelle de la métropole et d’une politique urbaine pour les plus pauvres, aux dépens de coups spéculatifs. Cependant, les problèmes de salubrité, d’accès aux réseaux publics (en 2009, 90 % des habitants du quartier n’avaient pas accès à l’eau potable) et à des logements dignes dans le quartier demeurent, et des solutions doivent être trouvées.

Créé en 1984, l’Urban Design Research Institute (UDRI) est une réunion de professionnels de la ville et d’intellectuels (on y compte entre autres Rahul Mehrotra et Charles Correa avant sa mort) qui agit en tant que plateforme de recherche et de production de savoirs sur la ville et l’architecture de Mumbai. Suite à l’abandon du projet de redéveloppement, l’UDRI lance en 2014 une consultation internationale d’idées, Reinventing Dharavi, afin de générer de nouvelles propositions d’évolution du quartier à présenter au gouvernement, concernant « l’intégration d’usages urbains […] avec une approche adaptable et multidisciplinaire […], nationale et internationale […] et un déploiement de stratégies considérées au travers de diverses structures temporelles… ». L’enjeu est important et le système urbain et social de Dharavi déjà fortement étudié : l’UDRI profite du concours pour réunir études, experts, associations travaillant dans le quartier, et organiser conférences, tables-rondes et visites pour les candidats.

 

Inclusive Neutrality, contextualiser le bidonville à toutes les échelles

L’équipe franco-indienne menée par Sabrina Hiridjee, paysagiste, urbaniste et dirigeante du bureau Degré Zéro à Paris, associée avec une agence d’architecture locale, la philosophe Chris Younès, des bureaux d’études mobilité et environnement, et un bureau d’urbanisme réglementaire indo-américain, est lauréate du troisième prix de l’appel à projets.

Leur proposition, nommée Inclusive Neutrality (Neutralité inclusive), revendique un positionnement théorique fort : la neutralité dans son interprétation barthésienne, une posture pour dépasser les conflits, accepter la diversité des propositions des différents acteurs et remettre l’ensemble des parties prenantes autour de la table : état, métropole, ville, habitants, investisseurs.

Le constat de l’équipe est le suivant : Dharavi est un témoignage de l’urbanisme incrémental, il doit ainsi être accepté en tant que métabolisme urbain, d’autant qu’il produit une forme urbaine permettant une très forte densité, égale à celle des immeubles de relogement projetés. Pour travailler avec cet état de mouvement permanent, l’équipe propose une méthodologie – « methodology instead of masterplan » – se déclinant en trois temps : retrouver une identité métropolitaine, déclencher une rénovation urbaine sur les franges du quartier et opérer à l’intérieur du quartier en « acupuncture urbaine » pour recréer de l’infrastructure, en concertation avec les habitants.

Être neutre ne signifie pas rester en dehors de l’action : le projet devient un moyen de recontextualiser le quartier et de lui redonner une légitimité dans la ville de Mumbai, en s’appuyant sur des leviers géographiques, urbains, sociaux et économiques issus d’un diagnostic poussé du territoire. Une montée en puissance des spécificités qui engagent à sortir d’une vision générique et homogène du bidonville, espace complexe qui, à Dharavi, dénombre 156 quartiers et une multitude de communautés d’origines, religions et langues différentes.

Incluse Neutrality active un nouveau déploiement de l’espace public : à l’échelle territoriale, la création d’un parc national dans la mangrove au nord du quartier couple une action de dépollution du système naturel avec la mise en place d’un transport public par câble reliant le cœur du bidonville à la ville ; à l’échelle urbaine, une promenade haute le long des voies ferrées qui bordent le quartier vient accueillir dans son socle équipements, commerces et nouvelles industries, protégeant les habitants de la proximité immédiate avec les rails et créant une vitrine pour la production « made in Dharavi » – 800 millions de dollars de biens exportés dans le monde entier annuellement. Enfin, en cœur du quartier, le percement minutieux d’un système de voies permet un désengorgement progressif d’un espace qui ne compte que 10 % de vide, l’apport des réseaux et des infrastructures publiques (eau potable, égouts, sanitaires et services) et enfin la construction de nouveaux bâtiments en front de rue pour remplacer les plus insalubres.

 

Urbanisme pour et avec tous : le Festival de Dharavi

La « Neutralité Inclusive » propose de reconsidérer le quartier de Dharavi non plus comme un rebut mais comme une des richesses de la ville de Mumbai. Cette démarche d’empowerment s’accompagne par conséquent d’une méthodologie pour inclure les habitants du quartier à cette évolution, dans les prises de décision directes concernant les projets et leur localisation ainsi que dans une information globale sur les changements en cours.

S’inspirant de la culture très populaire en Inde des festivals, l’équipe propose de créer le Festival de Dharavi, inventant un nouveau mode de participation affranchi du langage. Tous les ans, des chaises hautes d’arbitre sont placées dans l’ensemble du quartier, sur des emplacements potentiels de futurs projets, choisis par vote dans chaque secteur de Dharavi. En montant sur les chaises, les habitants peuvent alors s’isoler de la congestion urbaine, avoir une vue sur le quartier et ses alentours, donner son point de vue sur le carnet à dessin présent sur la chaise et voir la ville changer au fur et à mesure des éditions.

Derrière ses seuls aspects ludiques et poétiques, le festival veut être un outil fédérateur au service d’un projet urbain concerté et partagé : il est coordonné par la « neutral team » (équipe neutre), composée d’experts et techniciens renouvelée tous les cinq ans. Un nouvel acteur dans la gouvernance du projet urbain, médiateur et garant du respect des intérêts des différents acteurs et de la vision du projet à long terme.

Inclusive Neutrality est un projet politique : derrière un déploiement méthodologique, la proposition revendique le droit au bidonville d’être dans la ville et le droit de ses habitants d’être considéré comme des citoyens à part entière, donc acteurs de leur propre environnement. Et remet en avant la valeur du projet urbain comme outil de recontextualisation, porteur de sens au service du public.

 

[ Maître d’ouvrage : Urban Design Research Institute

Maître d’œuvre : Degré Zéro, Sabrina Hiridjee directrice projet

Équipe : Atelier Anonyme, 3x3 Design, Chris Younès, Troisième paysage, Roland Ribi et Associés, OGI

Surface : 250 ha

Calendrier : 2014 ]

 


Lisez la suite de cet article dans : N° 251 - Mars 2017

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