Restructuration d’une usine des frères Perret, Montataire, Oise

Rédigé par Cyrille VÉRAN
Publié le 22/06/2018

En réalisant l’usine de construction mécanique Wallut en 1919, Auguste et Gustave Perret souhaitaient offrir des conditions dignes aux travailleurs. Un siècle plus tard, les volumes sous voûtes baignés de lumière naturelle se réaniment pour accueillir un pôle culturel. L’architecte belge Pierre Hebbelinck et l’atelier lillois HBAAT, associés pour cette commande, s’attachent à magnifier l’ossature originelle en béton armé, d’une grande finesse. Ils donnent forme à un péristyle, enclin par ses usages à tisser des liens avec son environnement, encore partiellement en friche.


Petite ville de l’Oise, Montataire recèle quelques pépites de l’architecture industrielle du XXe siècle. Les frères Perret y ont édifié deux usines, à l’arrêt depuis plusieurs années, qui connaissent aujourd’hui un sort très différent. Tandis que l’ancienne fonderie de la société Wallut renaît en pôle culturel, de l’autre côté de la rue, les ateliers Voirin-Marinoni à l’abandon sont honteusement vandalisés. C’est pourtant la première image que l’on a de la ville en arrivant de la gare, avant de rejoindre la halle fraîchement rénovée.

Sa reconversion a été confiée à un tandem franco-belge, l’agence lilloise HBAAT associée à l’architecte Pierre Hebbelinck. Une alliance qui leur réussit plutôt bien, après le projet avorté du Centre Pompidou provisoire à Maubeuge. Ils achèvent la rénovation de l’Espace des arts à Chalon-sur-Saône et ont deux autres projets de restructuration à l’étude. S’il est question de patrimoine dans tous les cas, les stratégies ne sont pas les mêmes. À Montataire, il s’agissait de greffer un nouveau récit à cette friche chargée de mémoire, sans altérer les qualités insufflées par les frères Perret. Un risque réel, compte tenu du cortège de normes et de réglementations aujourd’hui à prendre en compte pour rouvrir une ancienne usine au public.

 

Squelette

Édifiée en 1919 et agrandie en 1949, la fonderie se distingue par sa structure de béton armé. Dans leur quête de réduire la matière à l’essentiel, les frères Perret ont élaboré un système de voûtes extra-minces et de fines colonnes qui libèrent deux grandes halles baignées de lumière naturelle. Entre ces volumes aboutés, la composition du béton s’est perfectionnée, la texture se faisant plus lisse et les ferraillages moins affleurants.

Considérant que le squelette est la substance même de ce patrimoine, les architectes cherchent à le magnifier en le curant de ses ajouts successifs. La dépose délicate de l’étage de l’aile nord rétablit la symétrie dans le premier bâtiment. Une construction attenante, sans intérêt patrimonial, est également démolie. En phase concours, les architectes décident de substituer des châssis de verre aux remplissages en brique d’origine ; une solution écartée pour des raisons économiques, remplacée au cours des études par l’enduit bicouche noir. Ce matériau, utilisé habituellement en toiture-terrasse mais non répertorié dans les DTU français en pose verticale (il l’est en Belgique), sera abandonné lui aussi au profit d’un enduit mince blanc sur isolant. Un parement beaucoup plus neutre qui, finalement, n’entre pas en concurrence avec la structure.

La matérialité donnée à cette chair a fait l’objet de débats avec l’ABF Virginie Coutand-Vallée qui, dans un réflexe de sauvegarde, voulait maintenir la brique. Pour les architectes, l’enjeu consistait à donner à lire la prouesse de l’ossature, et à exploiter sa malléabilité pour la rendre accueillante dans sa nouvelle affectation. Cette divergence idéologique au démarrage du projet – l’ABF ayant ensuite été convaincue – témoigne de la difficulté à redonner vie au patrimoine sans le figer, quand celui-ci n’est pas démoli. Dans cet état d’esprit, ils osent mettre du jeu entre la structure et les nouvelles façades placées en retrait. Cette mise à distance règle avec pragmatisme le problème des ponts thermiques. Elle ménage surtout un péristyle qui exalte le classicisme structurel des frères Perret. Par les usages auxquels il invite – des orchestres de plein air par exemple, comme le jour de l’inauguration –, ce péristyle acquiert également un statut urbain intéressant dans cette friche en devenir.

 

Vibration visuelle

En matière de réparation, l’idée est d’y aller délicatement, de conserver les traces du temps, comme les nombreuses épaufrures. Un microgommage, plus doux que le sablage, est appliqué à la charpente et le ragréage n’est prescrit que lorsqu’il est vraiment nécessaire. Pour être conforme à la réglementation sismique, des tirants métalliques discrets sont rajoutés, même si la structure s’en est passée pendant cent ans comme le soulignent les architectes.

À l’intérieur, les nouvelles salles s’insèrent dans un enchaînement fluide. La forme tout en longueur de l’usine, qui pouvait sembler contraignante, apporte au contraire une souplesse à l’organisation du plan. L’école de musique et les studios d’enregistrement sont installés dans la halle d’origine ; la salle de diffusion, toujours en attente de son aménagement faute de financement, occupe la plus récente. À l’articulation de ces deux programmes, le hall d’accueil rend leur fonctionnement indépendant.

L’utilisation de matériaux bon marché ou ordinaires pour les aménagements intérieurs est compensée par le dessin rigoureux de leur mise en œuvre. Les parpaings, laissés bruts, sont calepinés et jointoyés avec minutie, assurant le cloisonnement et l’isolation acoustique de certaines salles de musique.

Cette frugalité, assumée par les architectes mais pas toujours comprise par les usagers, est adoucie par l’habillage bois de certaines parois et la vibration visuelle subtile des panneaux verriers colorés (bleuté, rose…), semi-miroirs ou réfléchissants. Par le jeu des reflets et transparences, ce travail très pictural de l’artiste Pierre Toby introduit volontairement une ambiguïté dans la lecture de l’organisation spatiale. Il rejaillit en façades sous la forme de rares touches colorées, qui font écho aux teintes de la friche alentour. L’aménagement urbain de celle-ci a fait l’objet d’une étude, confiée aux architectes jusqu’au permis de construire du pôle culturel. Entre-temps, les magasins Leclerc ont engagé leur propre équipe de maîtrise d’œuvre sur ces terrains qui leur appartiennent, à l’exception de l’usine cédée à la ville. À défaut de revitaliser le site comme elle l’entend, la commune aura en tout cas réussi à impulser un rapprochement stratégique entre l’équipement culturel et le centre commercial très fréquenté.

 

 

« Ces halles ont joué un rôle décisif dans la trajectoire des frères Perret »

Entretien avec Joseph Abram

 

Intégré dans l’équipe de maîtrise d’œuvre, l’historien Joseph Abram précise dans quel contexte ont été construites les halles à Montataire et leur importance dans le parcours des frères Perret. Il explique la démarche qui a guidé les architectes pour leur réhabilitation-reconversion et l’enjeu plus large d’une sensibilisation à ce patrimoine industriel remarquable.

 

 

D’a : Pourquoi observe-t-on une telle concentration d’architectures industrielles des frères Perret à Montataire ?

L’arrivée des frères Perret à Montataire résulte d’un enchaînement de circonstances. C’est leur compétence d’entrepreneurs qui leur a permis d’accéder à des programmes industriels de grande envergure. Ils avaient obtenu en 1914, huit ans après la construction du garage de la rue de Ponthieu, à Paris (qui constitue, en 1906, leur premier hangar en béton armé), la commande d’un entrepôt destiné à abriter les machines agricoles qu’exportait la société Wallut au Maroc. Ces docks édifiés à Casablanca semblent avoir donné pleine satisfaction à leur client, puisqu’il les chargea en 1919 de reconstruire son usine de Montataire, détruite pendant la guerre. Suivront d’autres commandes pour le même site, pour la société Wallut et d’autres firmes industrielles, comme la fonderie Grange et les ateliers Voirin-Marinoni (spécialisés dans la production de machines d’imprimerie).

 

D’a : En quoi ces halles industrielles ont-elles posé les bases d’un langage spécifique au béton armé ? 

Ces halles ont joué un rôle décisif dans la trajectoire des frères Perret. Elles leur ont permis, d’une part, de mieux comprendre les potentialités du béton armé, en expérimentant le matériau aux limites, et, d’autre part, de transférer certains modes de conception pragmatiques vers des programmes traditionnels. Le béton armé est lié, par ses origines, à l’univers industriel et à sa dynamique d’invention. Et ce n’est pas un hasard si Auguste Perret comparait le mode de construction du théâtre des Champs-Élysées à celui des usines américaines. C’est dans la conception des hangars que prend forme la pensée structurelle qui conduit à l’église du Raincy. Le langage qui se formule alors est celui de la continuité des structures en béton armé, de leur légèreté…

 

D’a : Quelles sont les caractéristiques structurelles de l’ancienne usine Wallut ? Y a-t-il des évolutions notables entre le bâtiment construit en 1919 et son extension en 1949 ?

La halle de 1919 est couverte d’une longue voûte surbaissée, raidie par des tirants en béton, et flanquée de bas-côtés (eux-mêmes couverts de voûtes plus étroites). La nef centrale est portée par des poteaux-voiles en forme de fragments d’arc. La lumière pénètre abondamment dans la halle, zénithalement et par les façades latérales. Les frères Perret cherchaient à amalgamer, en un tout solidaire, la structure, l’espace et la lumière pour offrir aux travailleurs une beauté « humaine, fraternelle ». Le bâtiment de 1949 appartient à la même famille de structures, mais avec des poteaux différents. Il reprend la solution adoptée en 1920 pour la fonderie Grange. L’évolution concerne surtout la qualité des bétons, bien meilleure après la Seconde Guerre mondiale…

 

D’a : Vous avez encouragé, en tant qu’historien, Pierre Hebbelinck et son équipe à agir librement face à la halle. Quelle est la bonne attitude à adopter lors de la transformation d’un tel patrimoine ?

Il s’agissait de bien comprendre la démarche des frères Perret afin de respecter leur mode de conception. Pour eux, le monolithisme du béton armé permettait d’élever des ossatures légères qu’il convenait de rythmer et d’équilibrer afin qu’elles puissent contenir les services nécessaires à leur destination. L’intériorité de l’usine induisait la forme des remplissages. Venait ensuite, lorsque la situation urbaine le suggérait, la question de la représentation. Or, contrairement au garage de la rue de Ponthieu (détruit), ou aux ateliers Esders (détruits), dont les façades répondaient à leur contexte parisien, la halle de Montataire n’intégrait, à l’origine, aucune volonté de représentation. Son enveloppe pouvait s’adapter au nouveau programme en revenant à l’état primordial de ce qui constituait, pour les frères Perret, l’essence même de l’architecture, c’est-à-dire l’ossature et les organes exigés par la destination. Les volumes utiles du pôle culturel pouvaient s’organiser librement dans l’écrin structurel de la halle, débarrassé des ajouts successifs et des remplissages…

 

D’a : Voisine du nouveau pôle culturel, la halle Voirin-Marinoni est une icône de l’architecture industrielle. Elle est à l’abandon. Comment sauver ce patrimoine remarquable, et d’autres qui subissent le même sort ?

Cette halle est un chef-d’œuvre. Typique de l’apport des frères Perret dans le domaine industriel, elle trouve sa place parmi les meilleures œuvres de Maillart, Freyssinet et Nervi. Elle a échappé miraculeusement aux destructions. Il faudrait aujourd’hui, pour sensibiliser le public à ce type de patrimoine, agir à l’échelle internationale (comme cela a été fait pour l’architecture de la seconde moitié du XXe siècle à travers l’exemple du Havre, classé par l’Unesco en 2005). C’est la raison pour laquelle nous réfléchissons actuellement (à l’ENSA Nancy, en liaison avec Franz Graf et les chercheurs de l’EPFL) à la constitution d’une liste d’ouvrages majeurs de l’histoire du béton armé en vue d’une éventuelle inscription sur la liste du patrimoine mondial…



Maître d’ouvrage : ville de Montataire

Maîtres d’œuvre : atelier Pierre Hebbelinck et HBAAT (Heleen Hart et Mathieu Berteloot), architectes ; Egis, BET structure et fluides ; Technicity, BET HQE ; PHD ING, économiste ; Khale acoustics, BET acoustique ; Artsceno, BET scénographie ; Joseph Abram, historien ; Pierre Toby, artiste ; Frédéric Delesalle, paysagiste

Programme : transformation des anciennes halles industrielles des frères Perret en école de musique, salle de diffusion et studios d’enregistrement

Surface : 1 914 m2, SU ; 2 004 m2, SHON ; 3 084 m2 SHOB

Coût : 4,1 millions d’euros HT

Calendrier : 2014 (concours), décembre 2017 (livraison)

Usine de construction mécanique Wallut, réhabilitée par Pierre Hebbelinck et l’atelier lillois HBAAT Usine de construction mécanique Wallut, réhabilitée par Pierre Hebbelinck et l’atelier lillois HBAAT Usine de construction mécanique Wallut, réhabilitée par Pierre Hebbelinck et l’atelier lillois HBAAT Usine de construction mécanique Wallut, réhabilitée par Pierre Hebbelinck et l’atelier lillois HBAAT Usine de construction mécanique Wallut, réhabilitée par Pierre Hebbelinck et l’atelier lillois HBAAT Usine de construction mécanique Wallut, réhabilitée par Pierre Hebbelinck et l’atelier lillois HBAAT

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