N° 174 - Juin 2008

Le marchand, l’arbre et la forêt

Une chaise de Jean Prouvé est aujourd’hui revendue presque cent fois son prix d’origine (en franc constant), alors que l’appartement de la villa Stein de Le Corbusier (105 mètres carrés avec terrasse de 140 mètres carrés donnant sur le golf de Saint-Cloud) n’est mis en vente qu’à environ 10 % de plus qu’un bien équivalent dans le même quartier. Sans doute pour remédier à ce manque à gagner, Christie’s a eu l’idée de vendre aux enchères la maison Kaufmann (Los Angeles, 1946) de Richard Neutra en tant qu’œuvre d’art, au même titre que des toiles de Lucian Freud ou Francis Bacon dont un triptyque a été adjugé pour 55,40 millions d’euros. « Si la maison Kaufmann avait été vendue avec des arts décoratifs ou du design, elle n’aurait pas suscité un tel intérêt et son prix aurait semblé excessif comparé aux autres lots », a déclaré Joshua Holdeman, responsable de l’art du XXe siècle de la célèbre maison de vente. Estimée entre 15 et 25 millions d’euros, la villa n’a finalement été vendue « qu’à » 16,80 millions. Quelques jours plus tard, la maison Esherik (Philadelphie, 1959) de Louis Kahn, mise en vente de la même manière, n’a pas trouvé preneur. Ces événements encore timides marquent probablement un tournant dans la valeur que la société marchande accorde à l’architecture. Tout porte à penser que celle-ci sera de plus en plus déterminée en fonction de sa capacité à se faire valoir sur les marchés spéculatifs et devra désormais se soumettre aux codes du branding. Au Muy, à quelques kilomètres de Saint-Tropez, le marchand d’art Enrico Navarra a ainsi commandé une villa-galerie à Rudy Ricciotti dont le toit en porte-à-faux de noir Ductal® s’impose naturellement entre les poignards géants du sculpteur Claes Oldenburg et les pavillons de Prouvé acquis par le collectionneur (voir p. 52-53).
Une semaine plus tard, à la Défense, une grande opération de communication célébrait le choix d’un projet pour une tour « Signal » (sic). Un mois auparavant, l’Établissement public d’aménagement de la Défense avait plus discrètement révélé le nom des équipes lauréates appelées à définir l’avenir de son développement, véritable enjeu urbain de ce quartier parisien (voir p. 40 à 50). C’est presque littéralement à la figure de l’arbre mis en avant pour mieux masquer la forêt que nous avons été soumis ici. Qu’importe finalement la qualité du projet, c’est son potentiel d’arme promotionnelle dans le pur style real estate qui en fera l’éclat, marquant ainsi la victoire à la Pyrrhus de l’architecture sur la ville.
Mais rassurons-nous, la générosité des marchands pour l’architecture s’annonce sans limite : «désormais, les bâtiments pourront être considérés comme aussi importants qu’un tableau de Rothko. La maison Kaufmann va au-delà de l’architecture : on y éprouve le sentiment spirituel d’être relié au monde. Et la sensation de se perdre, comme dans la contemplation d’une œuvre d’art », a ajouté le magnanime Joshua Holdeman (vous aurez noté le « au-delà » et le « comme ») ; grâce à eux enfin, l’architecture pourra accéder à une dimension artistique et même peut-être spirituelle ! Depuis le temps que Michel-Ange attendait ça ! EC

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