Faire école / Concours pour l’Institut méditerranéen de la ville et des territoires, Marseille

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 01/03/2018

Article paru dans le d'A n°260

Les équipes en lice devaient concevoir un édifice capable de rassembler organiquement trois institutions distinctes : l’École d’architecture de Marseille, l’antenne locale de l’École du paysage de Versailles ainsi qu’un institut d’urbanisme. Une pièce maîtresse du projet de réaménagement de la porte d’Aix, qui tente de promouvoir un peu d’urbanité dans cette ville-territoire irriguée par de trop imposantes infrastructures : port ouvert sur la Méditerranée, voies ferrées et autoroutes assurant les liaisons vers le nord…

L’École d’architecture de Marseille reviendra dans le centre-ville près de la gare Saint-Charles pour la rentrée 2021, après avoir été exilée pendant plus de cinquante ans sur le campus de Luminy. Là, plongée dans le parc des Calanques à l’extrémité sud de la ville – à proximité de la célèbre prison des Baumettes –, elle a su se déployer comme une véritable hétérotopie.Un paradis perdu où dès le retour des beaux jours les étudiants peuvent se baigner, faire de la plongée ou de l’escalade entre deux cours. Conçue par René Egger (1916-2016) – un parrain de la construction marseillaise proche de Gaston Defferre –, elle semble néanmoins par sa fraîcheur et sa radicalité avoir été réalisée par un étudiant de première année. Des blocs lancés comme autant de dés dans la pinède montent vaillamment à l’assaut du mont Puget. Leurs liaisons – des passages protégés par des dalles de béton montées sur de fins pilotis métalliques – favorisent les rencontres et les échanges et savent encore habilement rappeler les stoas grecques et leurs stoïciens, pour mieux renforcer le mythe fondateur de cette ville méditerranéenne qui se fantasme comme une nouvelle Athènes. Sa porosité avec les beaux-arts et la faculté des sciences a sans doute marqué durablement son enseignement.

L’insuffisance des transports en commun et les embouteillages en rendent cependant l’accès difficile aux enseignants comme aux étudiants venus de toute la région et parfois de beaucoup plus loin. Aussi, à la faveur des travaux importants qui devaient être réalisés pour sa remise aux normes, le ministère de la Culture et l’Oppic ont-ils préféré envisager son retour dans le centre en l’associant à deux autres institutions : l’École nationale supérieure de paysage de Versailles et l’Institut d’urbanisme et d’aménagement régional.

C’est donc par la porte d’Aix, un projet monté par Euroméditerranée, que l’école fera retour dans la métropole phocéenne. Un lieu emblématique marquant la liaison ombilicale entre Marseille et Aix-en-Provence. Cette simple porte, découpée dans la muraille médiévale de la ville, a d’abord été remplacée, sous la Restauration, par une imitation de l’arc de Titus autour de laquelle s’est peu à peu développée la place Jules-Guesde. Puis, dans les années 1970, elle a injustement été condamnée à une perpétuelle quarantaine. Entourée d’un rond-point infranchissable, elle marquait triomphalement le raccordement direct de l’autoroute A7 au centre historique. Elle retrouvera bientôt un peu de sa superbe. Plongée au cœur du « parc urbain » conçu par Alfred Peter et l’agence marseillaise Stoa, elle retrouve une respiration au cœur de cet espace délimité à l’est par le futur Institut et le quartier réaménagé qui monte en pente forte vers une gare Saint-Charles elle-même réhabilitée…

 

Qu’appelle-t-on construire ?

Mais au-delà de la question du site, concevoir une école d’architecture, c’est surtout donner une définition de la discipline et de son enseignement. C’est le cas de la plupart des établissements déjà réalisés en France. Ainsi les volumes de l’ENSA de Strasbourg sont-ils disséqués en public par Marc Mimram. Une accumulation d’écorchés qui montrent langoureusement leurs squelettes : des poutres treillis à peine voilées par de fins rideaux métalliques plissés. À Nantes, Lacaton & Vassal ne nous donneront pas de leçon de construction, mais ils nous offriront un espace des possibles, dédié à la fabrication, au faire. De vastes salles à peine chauffées où les étudiants peuvent à tout moment se réunir ou réaliser des maquettes à l’échelle 1. Quant à Frédéric Borel à Paris-Val de Seine, il saura démontrer dans cette zone enclavée par le fleuve et la petite ceinture que la relation de l’architecture à la ville est vitale. Une séquence magistrale cour/entrée/atrium permet de renforcer le lien ténu qui relie par les quais son édifice au reste du quartier.

Des prises de position qu’ont su intelligemment prendre la plupart des candidats. Pour les lauréats, NP2F, ce sera une variation sur le thème de la stoa, déjà présente dans l’école de René Egger, une structure Dom-Ino élevée sur quatre niveaux et aléatoirement occupée par les différents blocs programmatiques. Pour Marc Barani, plus grave, ce sera une couveuse où les étudiants pourront librement se développer, loin des rafales de mistral et de kalachnikov. Plus facétieux, les frères Aires Mateus voient dans cet institut composite mélangeant urbanistes, paysagistes et architectes qui ne parlent pas tout à fait la même langue une occasion de réactiver le mythe de Babel. Une prise de position moins lisible chez les Voinchet père et fils (W-Architectures), qui ont répondu correctement aux questions posées par le programme et le contexte, mais sans s’interroger en amont sur la spécificité de ce type d’établissement. On regrettera ici le choix du jury qui aurait pu permettre à une autre équipe, plus engagée, de s’exprimer et d’apporter sa réflexion par le projet sur ce que doit être une école d’architecture d’aujourd’hui.

Favela chic

NP2F architectes mandataires et Marion Bernard, architectes associés/agencement, Point Supreme (Athènes), Odile Seyler & Jacques Lucan, DVVD, ALTO Ingénierie, Peutz, 8’18”, VPEAS, Atelier Roberta (lauréats)

Un projet habile, notamment par l’effet de casting qui a permis à NP2F – les mandataires – de franchir l’épineuse étape de la sélection sur dossier. D’abord en s’associant pour former une constellation de jeunes agences méditerranéennes, rassemblant des architectes et des paysagistes marseillais, niçois, mais encore athéniens… Ensuite, en se plaçant sous l’autorité morale de Jacques Lucan, le saint patron du Hard French et le défenseur d’une architecture rationnelle et ordinaire. Un casting qui donne d’emblée le ton et peut déjà se lire comme un véritable manifeste en faveur d’un retour aux fondamentaux.

Leur proposition pourrait se résumer à une composition monumentale à la Sol LeWitt que viendraient abusivement occuper trois volumes fermés. Ces trois blocs, refusant de jouer le jeu des institutions, ne correspondent pas aux différents établissements mais aux principaux éléments du programme. La barre qui se plie et monte en escalier contient les ateliers, tandis que les deux autres volumes rectangulaires abritent les espaces mutualisés et la recherche. Ils définissent en négatif les vides en Y qui relient les trois premiers niveaux du projet avec la ville en pente : à l’ouest, le rez-de-chaussée s’ouvre sur l’esplanade de la porte d’Aix ; au sud, le premier étage sur le boulevard Charles-Nédélec, tandis qu’à l’est le second rejoint la rue Joseph-Biaggi.

La structure permet une première détermination spatiale : elle définit quatre strates dont les hauteurs sous plafond divergent pour créer des spatialités différenciées. Ainsi le socle et surtout l’attique offrent-ils des doubles hauteurs. Ce qui rend possible l’adjonction de mezzanines dans les ateliers du dernier étage et une salle de lecture lumineuse pour la bibliothèque.

On notera la position des amphithéâtres placés l’un derrière l’autre au centre, dans la continuité de la cour d’entrée en suivant, à l’antique, la pente du terrain. Ils sont capables de fusionner pour former une grande salle ouverte sur l’extérieur. Mais c’est surtout la structure externe composée de poteaux cylindriques et de dalles, totalement polysémique, qui fait la force du projet. Elle évoque à la fois le palazzo Rucellai d’Alberti à Florence et la villa de Le Corbusier à Carthage, mais aussi les squelettes de béton en jachère illicitement occupés des pays en voie de développement…

 

Couveuse

Atelier Barani architecte mandataire, Alep, ECB, C&E Ingénierie, ETHIS, Étamine, Jean-Paul Lamoureux, ACL, SARL GESCEM

À travers son projet très puissant, Marc Barani en dit long sur Marseille : son relief sauvage et tourmenté – dont la moitié est inconstructible – et ses infrastructures – autoroutes surélevées, tunnels, ponts – qui permettent de le domestiquer… C’est le seul candidat qui ait pris très au sérieux la ventilation du métro qui grève l’opération, alors que les autres équipes ont fait confiance au mistral pour évacuer les fumées d’un improbable incendie en sous-sol. Il en a fait une véritable cheminée, une tour aveugle qui organise la composition.

Sa proposition se donne comme un cube aplati en lévitation sur un socle servant montant en espalier pour mieux épouser la pente du terrain. Le socle se découpe pour s’ouvrir largement sur l’esplanade tandis que le corps du bâtiment reste hermétiquement fermé, hérissé d’un dense réseau d’ailettes pare-soleil horizontales. Une machine de guerre à la George Lucas, chargée de surveiller le vide toujours aussi informe autour de la porte d’Aix et de l’empêcher de s’épancher de toutes parts.

Une fois dans la cour, tout change… Comme si le projet trouvait sa véritable extériorité à l’intérieur de lui-même. Les plateaux libres des ateliers s’ouvrent sans retenue sur leurs coursives et sur l’atrium central protégé du soleil par une pergola. Tandis que de grandes volées d’escaliers, renvoyant à celles de la gare Saint-Charles toute proche, dessinent un espace public en pente permettant de rejoindre la rue haute.

Une proposition qui rappelle avec une écriture totalement différente l’École d’architecture de São Paulo construite en 1969 par Vilanova Artigas. Un rez-de-chaussée ouvert sur le campus et surmonté d’une boîte rectangulaire composant un vaste espace protégé dans lequel viennent librement se déployer les plateaux des ateliers autour d’un vaste atrium éclairé zénithalement.

 

Babel

Aires Mateus e Associados architectes mandataires et Battesti Associés, architecte associé/agencement, PROAP, BG Ingénieurs conseils, Atelier ROUCH, R2M

Après les plans libres, le Raumplan. Ainsi tous les espaces demandés par le programme – même les deux amphithéâtres jumeaux – composent-ils, ici, une nuée de volumes rectangulaires. Ces blocs prennent position dans la parcelle selon une logique implacable, rappelant les stratégies picturales de Mondrian. Ils viennent s’agencer principalement autour d’une grande cour carrée qui contient les circulations. Pas d’ouvertures directes sur l’extérieur. Les deux architectes portugais reprennent l’un des thèmes majeurs de leur travail. Ainsi des patios creusés en quinconce dans les façades extérieures permettent l’éclairage latéral des salles, comme à la maison de retraite d’Alcácer do Sal. Peu d’ouvertures aussi dans la cour centrale. Les volées d’escaliers qui dessinent une double hélice reprennent en staccato le motif du MIT d’Alvar Aalto et esquissent une tour de Babel introvertie.

Sans doute intellectuellement le plus beau projet, mais aussi le plus vain. Presque autiste, il entretient plus d’affinités avec l’œuvre des deux frères qu’avec la ville.

 

Siège de Nexity ?

W-Architectures architectes mandataires, Kaplan Projets, Wonderfulight, Terrell, BET Ecovitalis, Cabinet conseil Vincent Hedont, BETEM PACA

On aurait tort de sous-estimer ce projet dont le plan s’organise selon la diagonale permettant de relier la place à la rue haute en définissant une bande d’espaces mutualisables. Cette diagonale s’inscrit élégamment dans le U qui contient les salles génériques d’enseignement, et les deux architectes ont su jouer intelligemment de cette différence de géométrie, notamment dans le hall d’accueil.

De même l’idée d’avoir une très grande hauteur sous plafond dans ce lobby permet d’ouvrir simplement mais sûrement le bâtiment sur la ville. Les façades rythmées de panneaux en quinconces, neutres et répétitives, permettent de borner correctement l’esplanade et de composer un fond capable de mettre en valeur la très médiocre porte d’Aix. Mais rien, absolument rien, ne distingue cette école d’un immeuble de bureaux. À moins que la réponse ne soit très ironique – ce dont vous me permettrez de douter –, la question symbolique a été ici totalement évacuée alors qu’elle reste au cœur des trois autres approches.


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