Jeux de cubes - Concours pour le nouveau théâtre du Beauvaisis

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 20/03/2017

Article paru dans le d'A n°252

Ces trois projets de théâtre ont cherché, en employant des stratégies différentes, à générer de l’animation dans une petite ville qui, comme beaucoup d’autres, souffre de la concurrence des centres commerciaux et des équipements placés en périphérie. 

Beauvais, une ville surtout connue pour son ambition démesurée. Elle voulait ériger au début du XIIIe siècle la plus grande cathédrale du monde gothique. Mais seul le choeur et le transept, plus hauts que ceux d’Amiens, témoignent encore aujourd’hui de ce rêve de grandeur. Une construction atypique qui apparaît paradoxalement inachevée et ruinée, sa flèche, plus tardive, qui se voulait la plus haute du monde chrétien, s’étant effondrée à la fin du XVIIe siècle. La masse de Saint-Pierre interpelle les plaines cultivées comme la promesse d’une nouvelle typologie en forme de T, correspondant à on ne sait quelle improbable liturgie. Très touchée par les bombardements de juin 1940, la ville a été reconstruite après la guerre. Ses quartiers sud ont été notamment remodelés par Jacques Henri-Labourdette, le futur architecte de Sarcelles. Il a su promouvoir ici une modernité pondérée et respectueuse des rares édifices subsistants, en dessinant des lignes de logements horizontales et basses (R + 2), soucieuses de définir des vides urbains correctement proportionnés. Ainsi ces barres continues et sinueuses parviennent-elles à déterminer un enclos qui ressemble à vaste béguinage autour de l’église romane dédiée à Saint-Étienne et de ses abords plantés. Proche de cette église, l’ancien théâtre construit dans les années 1950 ne répondait plus aux attentes la communauté d’agglomération qui souhaitait un lieu de vie capable de ramener un peu d’urbanité dans le centre de Beauvais. Elle lance une première consultation en 2011. Mais privée des subventions de l’État, elle doit l’abandonner et revoir son projet à la baisse. Un second concours est organisé en 2016 autour d’un programme redéfini et d’un budget plus approprié au contexte économique actuel. Les trois projets semblent à première vue se contenter d’habiller chacun à leur manière les différents volumes définis en amont par les programmistes. Comme si ces intermédiaires étaient à la fois indispensables aux édiles, pour canaliser leurs envies pulsionnelles de lieux de rassemblement, et aux architectes, pour les empêcher de succomber aux sirènes de l’utopie. Aussi, loin du Théâtre total de Gropius ou du Théâtre universel de Kiesler, le studio Milou habillera chaque cube programmatique d’une robe de béton matricé ou de métal prérouillé, tandis que l’Agence Search préférera les coiffer de toitures à deux pentes pour favoriser des effets d’enchâssement et de poupées gigognes. Quant aux lauréats, François Chochon et Laurent Pierre, ils chapeauteront le plus haut volume d’une coupole qui lui accordera en retour une étonnante inertie.  

 

Organicité - François Chochon et Laurent Pierre [lauréats] 

 

François Chochon et Laurent Pierre ont su habilement brouiller les pistes et effacer toutes les marques de fabrique de leur proposition. Ils refusent d’abord de l’aligner sur la rue pour éviter que la haute cage de scène ne vienne plonger la voie dans l’ombre. L’emplacement du nouveau théâtre opère ainsi une légère inflexion par rapport à celui de l’ancien et s’avance à l’intérieur de la parcelle pour mieux s’immiscer au coeur du bocage urbain dessiné après la guerre par Jacques Henri-Labourdette. Une stratégie qui fait discrètement écho à la position de l’église Saint-Étienne dans le plan urbain. Cette récurrence esquisse le projet d’une ville dont les grandes émergences ne viendraient pas rayonner aux croisements des axes, comme dans le plan de Sixte Quint pour Rome ou d’Haussmann pour Paris, mais tendraient secrètement à se lover dans des poches formées par les constructions contextuelles. Elle permet aussi à la foule qui sort d’une représentation de se mettre elle-même en scène dans un amphithéâtre habité, une mise en abîme que l’on retrouve dans les salles françaises du XVIIIe siècle associées à des places en hémicycle, comme celle de Peyre et de Wailly pour l’Odéon à Paris ou celle de Mathurin Crucy pour le théâtre Graslin à Nantes. François Chochon et Laurent Pierre sculptent ensuite directement le bloc opaque formé par la salle et la cage de scène, qu’ils surmontent d’un appendice en forme de demi-coupole ouverte sur la ville. Une adjonction qui absorbe et cache les extracteurs. L’édifice acquiert ainsi une inertie qui lui permet de dialoguer de plain-pied avec la silhouette trapue de Saint-Étienne, mais surtout plus loin avec la masse éléphantesque de Saint-Pierre. Enfin, fidèles à leurs obsessions, ils reconduisent l’opposition de l’organique et du cristallin que l’on retrouve dans presque tous leurs projets. Ainsi la masse informe de la grande salle est-elle immédiatement contredite par l’accueil vitré et anguleux qui attrape les passants de la rue du 51e-Régiment-d’infanterie pour les inciter à entrer ou à prendre vers l’est un chemin de traverse.

 

[ Maîtrise d’oeuvre : François Chochon & Laurent Pierre + David Joulin – BET scénographie : Changement à vue – BET structure : Khephren – BET fluides : Alto – BET acoustique : Jean-Paul Lamoureux – Économie : Alain Mazet – Paysage : In-Folio ]  

 

Accumulation - StudioMilou 

 

Contrairement au précédant, le studio Milou s’inscrit sagement dans la trame urbaine et propose une accumulation de blocs autour du haut volume de la cage de scène. Un élément qui sait, la nuit, se transformer en lanterne pour mieux prendre place dans le skyline de la ville, à côté de l’église et de la cathédrale mises en lumière. Cette solution sobre et économique a longtemps retenu l’attention d’un jury traumatisé par sa précédente déconvenue. La logique de mise en cube de l’espace est ici poussée à son paroxysme. Ainsi aux volumes demandés par les programmistes vient s’adjoindre un bloc d’accueil orienté au nord. Une construction ajourée dont les trois entrées, marquées par de hauts battants pivotant vers l’extérieur, ouvrent sur un véritable paysage intérieur : un miroir d’eau traversé de pontons. Une boîte magique cherchant à mettre les spectateurs en condition et à dramatiser le passage du monde réel vers celui de l’illusion.

 

[ Architecte : studio Milou architecture, Jean-François Milou architecte ; Thomas Rouyrre architecte chef de projet – BET Structure : Bollinger + Grohmann Ingénieure, Klaas De Rycke ingénieur – BET Fluides : Nicolas Ingénierie, Raoul Nicolas Ingénieur – Acousticien : Peutz et associés, Stéphane Mercier Acousticien – Scénographe : Architecture et Technique, Jacques Moyal scénographe ]  

 

Enchâssement - Agence Search 

 

Plus étalée, la proposition de l’agence Search vient recouvrir l’emprise de l’ancien théâtre. Une solution qui lui permet de s’encastrer dans la parcelle et d’assurer la continuité de la rue du 51e-Régimentd’infanterie. Quant aux parkings, ils sont confinés à l’ouest afin de libérer un vaste parvis sur lequel viendra se développer une grande façade vitrée. Les différents blocs programmatiques composent trois alignements de constructions en bois de tailles différentes. Des tubes extrudés à partir de la silhouette iconique de la maison et de son toit à deux pentes qui seront uniformément chemisés d’une élégante enveloppe de zinc. Au centre, la séquence majeure – accueil, salle, scène –, dont chaque composant semble venir s’enchâsser dans le suivant. À l’ouest, la petite salle suivie d’un module contenant les loges et l’administration ainsi que d’un hangar qui pivote et s’ouvre sur la voie pour permettre aux camions de s’arrimer au quai de déchargement des décors. Enfin, à l’est, un élément isolé qui rassemble les foyers et complète la composition en accentuant l’effet d’ouverture sur le parvis.

 

[ Architecte mandataire, scénographie : Agence Search – Équipements scéniques : dUCKS scéno – BET fluides, thermique, conception environnementale, VRD : ALTO Ingénierie – BET structure : Batiserf Ingénierie – BET acoustique : Peutz & Associés – BET SSI : Prévention Consultants – Économie : Bureau Michel Forgue – Paysagiste : Mutabilis ] 


Lisez la suite de cet article dans : N° 252 - Avril 2017

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