Lewis Baltz, un regard subversif sur le monde

Rédigé par Valérie Fougeirol et David Leclerc -
Publié le 01/04/2015

Article paru dans le d'A n°234

Le paysage de l’Ouest américain a longtemps été un sujet de prédilection pour les pionniers de la photographie américaine. Carleton Watkins et Eadweard Muybridge au XIXe siècle, puis Ansel Adams au XXe ont construit un regard idéalisé sur ces lieux grandioses et primitifs de la Californie. Dans l’une de ses œuvres maîtresses, California and the West (1940), Edward Weston explore sa profonde relation aux paysages sauvages de la Californie des années 1930. Il sera aussi le premier à photographier des lieux sans personne, à trouver la beauté dans l’architecture vernaculaire et à explorer les qualités esthétiques cachées des objets ordinaires. Ce paysage austère et dépeuplé, révélé par Weston, inspira aussi Lewis Baltz, dont l’œuvre apporte un éclairage nouveau, mais profondément dystopique, sur le développement urbain de la Californie de l’après-guerre. La disparition du photographe à l’automne dernier est l’occasion de rendre hommage à son œuvre.

Lewis Baltz est né à Newport Beach, en Californie, en 1945, enfant unique d’une famille dont les parents ont une entreprise de pompes funèbres. Des maisons de bord de plage habitées par des célébrités du cinéma, il ne retiendra que la radicalité de l’architecture de la Lovell Beach House construite par Rudolph Schindler en 1926 à quelques pas de là. À 12 ans, il reçoit son premier appareil photo, et deux ans plus tard il travaille dans le magasin du photographe William Current : c’est au contact de cet homme, qui le forme à la technique et lui transmet sa riche culture photographique et artistique, qu’il découvre sa vocation.


Dirty reality

Durant ses études au San Francisco Art Institute, Baltz donne naissance à sa première série photographique, Prototype Works (1967-1972), qui pose les bases de son travail d’artiste, une démarche objective et conceptuelle pour affirmer son intérêt pour l’univers urbain dans lequel il vit, parsemé de centres commerciaux, de zones d’activité, d’autoroutes, de no man’s land. Ces lieux et cette architecture « invisibles » n’intéressent personne alors qu’ils sont les symptômes d’une nouvelle ère urbaine. Son travail sera cependant repéré par la célèbre galerie new-yorkaise Leo Castelli, qui expose, dès 1971, la série des Tract Houses, éditée et présentée comme une œuvre de 25 photographies qui ne forment qu’une seule pièce.

Durant les années 1950 et 1960, les banlieues de Los Angeles connaissent une croissance très rapide. On construit vite et pas cher. Ce nouveau paradigme suburbain d’une banalité désespérante, et qui se déroule sous ses yeux, va devenir le sujet photographique de Lewis Baltz. C’est aussi l’époque où le critique Reyner Banham – dans son livre Los Angeles : The Architecture of Four Ecologies, publié en 1971 – porte un nouveau regard sur ce territoire urbain, considéré dans le passé comme une simple banlieue et dans lequel il perçoit l’incarnation de la ville du futur.


Détachement

En 1975, une nouvelle série, New Industrial Park near Irvine, fait partie de la mythique exposition New Topographics : Photographs of a Man-altered Landscape à la George Eastman House de Rochester, dont l’influence sera immense, mais bien plus tard. Lewis Baltz est exposé avec huit autres photographes – qui ne se connaissent pas et ne forment pas école – mais qui ont en commun de porter un regard nouveau sur le paysage, comme Robert Adams, Stephen Shore ou encore Bernd et Hilla Becher. La série de Baltz souligne les qualités minimalistes de l’architecture. Des photographies contrastées et frontales explorent la relation de la structure géométrique des bâtiments aux matériaux de la construction.

Ces trois premières œuvres forment une trilogie essentielle, fondement du langage esthétique de l’artiste : le mode sériel, qui confère à son travail une dimension cinématographique, l’absence de présence humaine pourtant implicite par l’architecture et les paysages choisis, des vues frontales et des cadrages serrés, une lumière qui émane des objets eux-mêmes et des matières qui les composent. L’influence de l’art minimal, et en particulier le travail de Donald Judd, est évidente dans la position esthétique que développe Baltz. Comme Frank Gehry à la même époque, Baltz s’intéresse aussi aux matériaux « pauvres » de ces bâtiments utilitaires construits avec des budgets ridicules. Il confie qu’il est à la fois fasciné et horrifié par cette nouvelle sous-architecture, qui se répand partout et auquel il ne peut échapper. Il tente d’exorciser par son travail cet univers qu’il connaît trop bien pour y avoir grandi : la représentation photographique devient l’outil pour s’en détacher.


Non-lieu

À la fin des années 1970, Baltz investit de nouveaux territoires. Progressivement, ses cadrages vont s’élargir et s’éloigner des bâtiments pour s’ouvrir sur le paysage. Il photographie Reno, au Nevada (Nevada, 1977 et Near Reno, 1986), un non-lieu donné à la mafia, un État délaissé où il découvre sa fascination pour le désert qui se cache derrière la chaîne montagneuse de la sierra Nevada. Il part ensuite pour l’Utah, où la rapidité avec laquelle des espaces vierges sont urbanisés le fascine. Park City est la plus grande série que Baltz ait réalisée : 102 images documentent le développement de cette ville nouvelle touristique, construite dans une vallée ravagée par l’exploitation minière et les déchets qu’elle a générés. Baltz consacrera deux années à ce projet ambitieux, qui ouvre avec des paysages de désolation et se ferme sur des vues intérieures de ces maisons ordinaires en cours de construction. Cette dialectique entre l’intérieur et l’extérieur renvoie à nouveau au langage cinématographique. La série porte aussi un regard ironique sur une architecture construite en bois mais travestie de différents styles décoratifs et historiques que Baltz dissèque avec une acuité visuelle implacable. La maison devient un simple objet de consommation, une « real estate opportunities » comme l’avait déjà constaté Ed Ruscha dans son livre éponyme de 1970.

Quand Baltz photographie San Quentin Point (1982-1983), c’est encore un site non développé de la baie de Marin County. Il dépeint un terrain abandonné sur lequel les feuilles, la terre et les pierres se mélangent aux traces de pneus, bouteilles, papiers et autre débris relevant le manque de respect humain pour ce territoire. Le site – une ancienne carrière – génère une confusion entre un territoire « fait par l’homme » et la persistance d’une nature endémique. Les premiers travaux de Baltz étaient photographiés en vision frontale, mais ici il pointe l’objectif vers le bas pour que le sol remplisse le cadre. Il exprime pour la première fois une émotion et une interprétation subjective qui va au-delà de son aspiration à une objectivité présente dans ses précédentes séries.


Abandon

Candlestick Point (1987-1989) sera la première et unique commande du photographe aux États-Unis. Baltz y consacre quatre années au total. Il y est question de photographier un lieu dans son abandon. Une zone portuaire de la baie de San Francisco, anciennement occupée par des chantiers navals, est devenue une vaste décharge qui doit être transformée en parc. Ce terrain vide et vague est traité en 84 images, dont 12 en couleurs, qui en font une série à part et un tournant dans l’œuvre de Baltz, aboutissant à un « plus rien $dans$ ces photographies ». Dans cette dernière série californienne, les images sont toutes équivalentes, elles se ressemblent toutes. Seule l’apparition de la couleur est significative d’un changement. Si Stephen Shore, au MoMA en 1976, avait bien ouvert le champ de la couleur, Baltz attend la fin des années 1980, et surtout la fin de l’emballement pour la couleur, pour l’intégrer de manière désaturée et en l’alternant avec le noir et blanc. Rupture ou transition, $Candlestick$ Point est la rencontre parfaite du fond et de la forme, l’aboutissement qu’il ne répéterait plus. Pièce unique faite de nombreuses images, qui ne fût jamais scindée, elle représente une investigation subversive du monde phénoménal. Celle d’un paysage étrange et atypique, ravagé par l’activité humaine, qui évoque les œuvres de l’artiste Robert Smithson.


Retour au vieux monde

À la fin des années 1980, Baltz s’installe en Europe où son travail est reconnu et des commandes lui sont proposées. Il enseignera en Suisse et en Italie jusqu’à la fin de sa vie. Ami de Jean Nouvel, il collabore avec la revue L’Architecture d’aujourd’hui sur une invitation du rédacteur en chef Jean-Paul Robert, où il propose des articles sur l’art contemporain. Ce changement de vie correspond également à un changement dans sa pratique photographique : il utilise désormais exclusivement la couleur. Ce sont de nouveaux travaux, souvent de grands formats, et des commandes dans l’espace public, qui témoignent de nouvelles préoccupations politiques, comme la surveillance et la technologie, devenus omniprésentes. Pour les Sites of Technology, il explorera de nombreux sites industriels – notamment français –, où les accès lui seront facilités. Ces photographies révèlent l’étrangeté et l’anonymat de ces nouveaux lieux de production où l’informatique occupe une place de plus en plus importante. Son exposition rétrospective « Rules Without Exception » – dont le titre est emprunté à Wim Wenders – fera l’objet d’une tournée internationale. En 2013, le Getty Research Institute a acheté les archives de Lewis Baltz.

L’appareil photo, disait-il, a été une devise qui souvent fonctionne mieux comme défense existentielle que pour communiquer : « J’utilise la photographie pour me distancier d’un monde que j’ai détesté et que je n’avais pas le pouvoir de changer. » Son intérêt était centré sur les choses qui étaient prophétiques et avec lesquelles nous sommes contraints de vivre.



L’œuvre complète de Lewis Baltz (Works) et ses écrits (Texts) ont été publiés chez Steidl. Le catalogue de l’exposition au BAL en 2014, « Common Objects », explore l’influence du cinéma sur l’œuvre de Lewis Baltz (Steidl, 48 euros). Le catalogue de l’exposition « Rules Without Exception » édité par Scalo est disponible d’occasion. L’œuvre de Lewis Baltz est représentée par la galerie Thomas Zander à Cologne et la galerie Luisotti à Los Angeles. Nous remercions la galerie Thomas Zander pour les photos de cet article.



© Lewis Baltz, courtesy galerie Thomas Zander, Cologne




Lisez la suite de cet article dans : N° 234 - Avril 2015

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