Thierry Girard Le monde d’après

Rédigé par Jean-Paul ROBERT
Publié le 08/07/2019

Article paru dans le d'A n°273

Thierry Girard arpente le bassin minier depuis près de quarante ans. Après une résidence d’artiste à la Cité des électriciens, présentée dans ce numéro, il a rassemblé dans une exposition et dans un livre des images saisies entre 1980 et 1983 avec les plus récentes. Moins qu’une comparaison entre l’hier et l’aujourd’hui, son travail rend compte avec acuité du passage d’une ère à une autre, dans ce pays éprouvé par l’abandon de l’extraction minière.

Certaines images demandent à être déchiffrées aussi longuement qu’elles résultent d’un travail de patience, d’une observation prolongée. Elles exposent un état des choses auquel nous ne sommes plus attentifs, tant il paraît normal simplement parce qu’il est ce qu’il est. Comme si le regard avait abandonné sa faculté à comprendre autant qu’à saisir, par la force de l’habitude, par paresse, par lassitude, par ignorance. De telles images sont nécessaires, pour réveiller l’esprit avec le regard, pour s’étonner, pour se questionner. Elles secouent, comme pour dire « voyez où vous êtes, dans quel monde nous sommes! » Elles ne trichent pas, elles dévoilent, elles révèlent. Elles instruisent, comme on instruit un procès. Cependant elles ne jugent pas. Elles ne font appel à aucun ressort fallacieux, elles se contentent de montrer. À vous de les regarder, de vous interroger, d’en tirer les éléments pour réfléchir à ce qui est comme il est.


NOIR & BLANC

Extérieur jour, plan large. Ce sont des paysages de l’ordinaire dans des territoires extraordinaires. Territoires qui furent façonnés, comme partout, par l’économie, entendue comme la manière de vivre et de subsister dans un oikos donné, c’est-à-dire dans une société organisée autour et par la production dans des lieux qui, à la fois, résultent de cette économie et la modèlent. Il y eut ici, dans le Nord, une économie rurale, jamais disparue. Elle a organisé et formé les territoires, jusqu’aux moments où l’extraction minière les a bouleversés pour imposer les lois de la première révolution industrielle. Si grand les profits, si impérieux les besoins qu’ils ont imposé leur joug aux hommes et aux choses. Pour les hommes, voir Germinal (Zola) et Le Capital (Marx). Pour les territoires : revenir aux images d’archives. Elles sont en noir et blanc, comme l’était ce pays de charbon, ponctué par les carreaux, hérissé de chevalements, marqué par les terrils, occupé par les corons. Une économie unique, exprimée par sa hiérarchie sociale – mineurs, porions, ingénieurs, patrons – et spatiale. Et tout cela dévasté par les conflits mondiaux – si puissant l’enjeu que représentaient les ressources énergétiques –, et tout cela reconstruit sur les mêmes règles et dans le même ordre. Noires et blanches encore les premières images de Thierry Girard, prises vint ans après que l’État, qui avait nationalisé les charbonnages après la Seconde Guerre mondiale, avait décidé d’en arrêter l’exploitation dont la rentabilité chutait. Laissant sur le carreau – métaphoriquement et matériellement – les gens et les choses. Les photographies témoignent de cet état-là. Tout est stoppé, organisé en fonction de raisons disparues, tout paraît déjà trace, vestige, dans un état d’abandon et de misère. Mauvais sort.

 


COULEURS

La vie continue. Le pays reprend des couleurs. Les fonds européens de développement régional (Feder) représentent une manne destinée à l’origine à le tirer de la mauvaise passe. Ils sont utilisés pour le « moderniser », c’est-à-dire à développer les infrastructures routières – au bénéfice des entreprises de travaux publics. Vient ainsi le temps des ronds-points, des zones commerciales, des lotissements. Car l’économie est maintenant purement consumériste. Elle draine avec elle sa sous-culture publicitaire – réclames et panneaux –, ses objets jetables, obsolètes sitôt qu’ils sont utilisés – pour peu qu’ils soient utiles –, ses boîtes bardées éparpillées sur le territoire, ses zones de loisir, ses pavillons, ses bagnoles, sa mocheté. Le reste, le vieux, le fané, l’abandonné, n’en finit pas de mourir. Boutiques fermées, façades aveuglées, chaussées défoncées, friches laissées comme des ordures, maisons rongées. Demeurent les terrils, les fosses, les chevalements, les carreaux, les corons. Les premiers sont convertis en parcs d’attractions (du ski sur les pentes, de la natation dans les lacs qui ont noyé les trous), les autres abattus ou patrimonialisés, les derniers déconsidérés. C’est cette transformation que documente avec force le travail de Thierry Girard. Pas de nostalgie chez lui. Comment pourrait-il y en avoir? Pas de complaisance non plus. Une très grande justesse, à rendre compte à la fois de ces bouleversements, de leur origine et de leurs résultats dans des images qui les concentrent. Avec la même intensité que les tableaux de l’âge d’or de la peinture flamande, qui ramassent et condensent un temps. Mais ici, c’est le nôtre, souvent clinquant, et pas forcément reluisant.

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