Yeondoo Jung. La « photographie environnementale » n’est pas celle que l’on croit.

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 10/05/2011

Article paru dans le d'A n°200

Présentant parfois l'apparence familière du reportage social, le travail de cet artiste coréen peut aussi être vu comme une interrogation sur l'identité et l'environnement, une question explorée dans la bonne humeur et l'expérimentation, sans préjugés sur les moyens à mettre en œuvre. Le 17 mars dernier, à Paris, le jury du prix Pictet désignait un lauréat parmi douze photographes venus de tous horizons. Parmi eux, des célébrités comme Edward Burtynsky, connu pour ses « paysages manufacturés », Stéphane Couturier ou Mitch Epstein, qui a emporté le trophée avec des images de centrales électriques à eau, à gaz ou nucléaires. 

L'heure était grave et les photographies présentées par les nominés ne prêtaient pas à sourire : oiseaux pourrissants, morts d'avoir ingéré des détritus en plastique (Chris Jordan), Ghanéens pataugeant dans les déchets de l'Occident (Nyaba Leon Ouedraogo), immeubles termitières de Michael Wolf.

À première vue, les images de Yeondoo Jung s'inscrivaient sotto voce dans cette ambiance maussade. Les cimaises qui lui étaient réservées montraient la série Evergreen, d'après le nom d'une tour de Séoul, portraits de familles coréennes dans un intérieur dont on devine qu'il est la répétition d'un modèle d'appartement de gamme très moyenne. Réminiscence d'August Sanders et de ses inventaires humains des « hommes du XXe siècle » ? Hommage à la family of man des photographes humanistes ? Pas vraiment. Yeondoo Jung est plus qu'un de ces photographes contemporains qui s'ingénient à nous épouvanter en nous montrant l'état désastreux du monde. Jovial, presque goguenard, il semble s'amuser de tout.

Son itinéraire n'est pas celui d'un photographe. Après avoir étudié la sculpture en Angleterre pendant sept ans, il est rentré en Corée du Sud pour devenir un artiste reconnu, utilisant la photographie, et éventuellement le film, comme moyen d'expression. Son approche peut paraître déroutante, tant il ne s'interdit rien et s'autorise toutes les expérimentations. Pour Tango Tango, par exemple, il avait d'abord photographié les poses de danseurs de tango. Détourées, les images du couple sont devenues un papier peint décorant un wagon de la ligne 7 du métro de Séoul, recouvert de parquet pour servir de salle de danse.

D'autres installations sont de véritables sculptures contemporaines, comme Timecapsule, sorte de photomaton géant introduisant le sujet dans un décor factice, selon un procédé comme celui utilisé dans les cabines photographiques japonaises, qui propose de choisir un fond à sa guise.

 

L'envers du décor

Car le point commun aux installations et aux photographies de Yeondoo Jung est bien le décor, ce qui lui vaut de définir sa démarche comme celle d'environnemental photography – la photographie de l'environnement –, sous entendu de l'espace qui nous entoure. La question du décor apparaît comme le véritable fil rouge d'une œuvre dépeignant des situations hétérogènes. La comparaison visuelle mise en œuvre dans la série Evergreen nous montrait ainsi des habitants d'une tour vivant comme sur une scène, l'appartement standardisé, dont ils sont à la fois les acteurs et les scénographes.

L'artiste a mis en place des dispositifs bien plus sophistiqués pour éprouver le réel. La série Locations (lieux) est constituée d'images montrant l'intérieur de pièces ouvrant sur un paysage semblable à ceux figurant sur les murs des salles d'attente. Au-delà des apparences, c'est bien le premier plan, l'intérieur, qui est faux, et le second plan, irréel, qui est vrai. Des indices sont placés dans l'image de façon à induire le spectateur en erreur : un morceau de tissu retourné semblant faire partie d'un sol textile roulé imitant la route en terre, une structure soutenant un fragment de rocher, artifice attaché à une véritable paroi de pierre.

Dans la série Bewitched. Jung fait de l'appareil photographique une sorte de machine magique qui transporte un personnage dans l'univers de ses rêves. Les images sont constituées d'un diptyque : la personne dans son rôle quotidien, puis dans le rôle de ses rêves. Le pompiste se voit pilote de course. La marchande de glace fait un voyage au pôle Nord. Le professeur japonais enseigne bien, mais en Afghanistan. Commencée en 2003, la série a été menée dans plusieurs pays, au gré des rencontres. Ce qu'il faut noter, c'est que le personnage change d'habits, mais que tout ce qui l'entoure change aussi. L'image met en lumière une interaction profonde entre nous et notre contexte : si nous étions différents, notre environnement serait différent, et de façon réflexive, notre environnement fait aussi de nous ce que nous sommes. Une évidence, sans doute, qu'architectes, urbanistes ou sociologues tentent depuis des années de faire comprendre au public. Le démontrer en images et avec humour n'était pas une si mince affaire…


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