Bertrand Stofleth, des rives paysagères

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 04/09/2014

Bertrand Stofleth

Article paru dans d'A n°229

Il n’y a peut-être plus de territoires à découvrir, mais tant restent à explorer. Bertrand Stofleth parcourt les paysages oubliés des bords du Rhône, pour en exhumer la beauté, qui tient autant dans l’usage et l’invention de ses occupants que dans la géographie physique des sites.

C’est à l’École nationale d’Arles que Bertrand Stofleth s’est formé à la photographie, après un premier cycle d’histoire de l’art. Pourtant, dès qu’il parle du paysage, on a l’impression de côtoyer un géographe ou un urbaniste défroqué, dressant l’inventaire des différentes échelles tissant la trame d’un lieu ou d’une région. « Le territoire est mon domaine de prédilection, car il rassemble tous les enjeux, qu’ils soient politiques, esthétiques, sociaux, historiques… Somme d’attentions et d’abandons, il est aussi singulier qu’une personne et aussi large qu’un groupe », explique-t-il.


Depuis 2002, il se consacre en auteur à des projets personnels en lien avec l’aménagement, dans la nature ou en milieu urbain. « La question de départ était : que peut-on qualifier de paysage ? Je me suis intéressé à ces architectures singulières, édifiées pour regarder autour de soi », raconte-t-il en évoquant l’un de ses premiers travaux sur les belvédères. Constituée de vues éparses, la série est pour l’instant en sommeil.


Il participe aussi à des observatoires du paysage, pour le compte de parcs nationaux ou sur la vallée de l’Hérault. Le contexte de la commande n’incite-t-il pas à favoriser la beauté au détriment du sens de l’image, ou des ambiguïtés du territoire ? « Une belle image de paysage servira à attirer des annonceurs à la revue de voyage », disait Martin Parr en présentant les livres publiés par le régime communiste chinois, affirmant ironiquement que toute photographie est finalement propagande. Stofleth, qui soigne la forme de ses images, relativise un risque dont il est conscient : « La démarche des observatoires consiste à faire un bilan. Nous ne sommes pas dans une volonté délibérée de valorisation. Les séries sont le fruit d’un compromis entre une démarche d’auteur et des institutions en attente d’image rejoignant leurs problématiques, etc. ».


Hors de toute commande, Bertrand Stofleth a photographié le GR 2013 avec Geoffroy Matthieu. Une partie des 100 vues de ce sentier de grande randonnée qui décrit un huit allongé aux alentours de la métropole phocéenne a été présentée à l’exposition « France(s) territoire liquide », qui se veut héritière de la mission photographique du paysage lancée par la DATAR en 1989.


Paradis retrouvé


Ancien étudiant arlésien et citoyen lyonnais, Bertrand Stofleth vient d’achever un travail de six ans portant sur le fleuve qui traverse ces deux villes, le Rhône, sans que l’on sache bien la part biographique contenue dans ce projet. La série se fonde sur une unité territoriale. Le couloir rhodanien y est photographié de sa naissance suisse à son débouché méditerranéen. La partie méridionale du parcours a été publiée dans Rhodanie, titre suggérant une Arcadie déroulée le long d’un espace naturel inlassablement aménagé par l’homme. « Au départ, je souhaitais réaliser un reportage inspiré des new topographics. L’intérêt du sujet est la diversité des sites traversés, l’empilement des strates d’usage qu’il porte. Au-dessus de Sion, le fleuve n’est encore qu’une petite rivière. Le tronçon rhônalpin est entièrement canalisé. Au sud d’Arles, il redevient sauvage », détaille Stofleth.


Le photographe a mis en œuvre un protocole particulier tout au long du reportage : « J’ai photographié à la chambre – argentique puis numérique – depuis un camion-nacelle qui me plaçait à une hauteur équivalente à premier ou à un deuxième étage d’immeuble. Il me fallait cet outil, car depuis le sol le fleuve me paraissait occuper toute la place de l’image. La mise en place du dispositif prenait au minimum une demi-heure, ce qui me permettait aussi d’expliquer mon projet aux gens figurant sur les images. Je leur demandais de continuer leur activité : ce ne sont pas des acteurs, ce n’est pas une pratique de mise en scène, parler de remise en scène serait plus juste. »


Les points de vue sont choisis après des discussions avec différents experts, par la lecture des cartes, etc. Chaque lieu est le théâtre d’une histoire, parfois absurde, parfois factice, comme ces « gardians » de taureaux camarguais, appelés par talkie-walkie pour faire leur show devant des bateaux-mouches venus de Sète. « Je trouve que ces lieux modelés par l’infrastructure ont une beauté propre, ma démarche prend en compte leur esthétique et leurs qualités pour les mettre en scène avec des lumières qui leur restituent une charge de lyrisme. Ne retenir du lieu que son aspect trash serait le réduire. J’ai voulu inventer une identité à travers cette évocation de l’Arcadie ». En contemplant les images de Stofleth, on se prend à croire que les bords du Rhône, endigués et colonisés, sont le paradis retrouvé.




Rhodanie ― paysages déclassés, photographies de Bertrand Stofleth, avec des textes de Bernard Picon (sociologue), Mireille Provansal (hydrogéomorphologue) et Michel Poivert (historien de l’art), éditions Deux-cent-cinq, 18 euros. L’ouvrage présente les prises de vue entre Pont-Saint-Esprit et la Méditerranée. Un recueil rassemblant l’ensemble du reportage est en préparation aux éditions Actes Sud, parution prévue courant 2015.


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