Continuité/discontinuité. Quatre propositions pour l’auditorium de l’Institut de France.

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 05/04/2012

Article paru dans le d'A n°207

Comment intervenir dans un bâtiment parisien aussi emblématique que l'Institut de France, construit sur l'emplacement de la vénéneuse tour de Nesle par Louis Le Vau, l'un des plus grands architectes français ? Le concours pour le nouvel auditorium de l'Académie française permet d'esquisser quelques réponses. L'Institut de France se présente comme un bâtiment sans épaisseur, sans profondeur.

Le promeneur est toujours surpris lorsque, traversant un porche creusé dans sa monumentale façade concave, il est happé par la rue de Seine qui ne présente que des arrières d'immeubles, comme s'il avait traversé un décor de théâtre. Anticipant les hangars décorés théorisés par Robert Venturi à partir de l'analyse des casinos de Las Vegas et de leurs enseignes lumineuses, cet édifice majeur du XVIIe siècle se compose d'une enveloppe emblématique qui dessine un espace public interpellant le palais du Louvre et d'un bloc technique autonome et décentré qui s'enfonce comme une racine dans le tissu parisien.

La façade reprend le thème baroque d'une exèdre surmontée d'une coupole, magistralement interprété par Francesco Borromini à l'église de Sant'Agnese in Agone à Rome. Ce thème italien est retranscrit dans une écriture plus nordique. Les dimensions et les proportions des baies conservent, sous leur classicisme apparent, toute la puissance archaïque du gothique avide de capter la lumière.

Le bloc technique s'organise autour de trois cours intérieures ; il part de la Seine en diagonale, en suivant le tracé de la rue Mazarine.

Au parcours majeur harmonique très construit – Louvre, pont des Arts, place en demi-lune de l'Institut, barre de l'hôtel de la Monnaie – s'oppose un parcours mineur à travers les trois cours où, comme dans un palimpseste, les différentes couches constitutives de l'édifice affleurent sur le mode de la dissonance. Une sédimentation subtile qui témoigne de ses changements d'affectation, notamment la contamination de l'espace par les ateliers de la Monnaie, comme des différentes écritures des maîtres d'œuvre qui se sont succédé sur le site : Louis Le Vau, Antoine Vaudoyer, Hippolyte Lebas.

Il était demandé aux équipes en lice de concevoir un auditorium de 400 places dans la dernière cour occupée par une halle métallique du XIXe siècle. Un espace capable de compléter les deux autres grands lieux de rassemblement : l'hémicycle aménagé sous la coupole et la salle des séances.

Deux types de réponses et de visions de l'histoire et du patrimoine se dégagent de l'analyse des propositions : d'un côté, la logique du « et » ; de l'autre, celle du « ou ». Celles qui pensent l'histoire comme une accumulation de couches infinitésimales et celles qui, au contraire, l'abordent comme une succession claire de périodes stylistiques différentes. Les premières appréhendent l'édifice historique à la manière d'un Merzbau de Kurt Schwitters ; les secondes rejouent l'affrontement tragique de la cour du Louvre de Lefuel et de la pyramide de Pei.


RETOUR AUX FONDAMENTAUX :

ATELIER BARANI (PROJET LAURÉAT)

Marc Barani intervient peu. Très respectueux, il s'attache à mettre en relief les différentes couches de ce palimpseste. Comme s'il s'agissait de faire pressentir, sous l'œuvre de Louis Le Vau, les fragments enfouis de l'enceinte de Philippe Auguste. Et, au-delà d'elle, les interventions d'Hippolyte Lebas et d'autres qui ont permis à cet étrange bâtiment – cénotaphe de Mazarin, bibliothèque et collège réservé aux enfants des territoires reconquis après le traité de Westphalie – de se transformer en Institut de France, après la Révolution française et l'abolition des Académies royales. De mettre au jour aussi son insolite versant industriel : à partir du XIXe siècle, les cours ont accueilli les locaux de l'hôtel de la Monnaie, destinés à la fabrication des pièces et des billets de banque.

Son intervention consiste d'abord, dans la lignée de la plupart de ses réalisations, en une réflexion sur le sol, ses exhaussements et ses excavations. Ainsi, pour échapper aux inondations, le dallage du hall est relevé et rendu accessible par une longue rampe « handicapés », tandis que celui de l'auditorium est creusé pour retrouver les fondements des fortifications médiévales. Sur cette première détermination de l'espace, viennent s'immiscer différents volumes, singularisés par leur matière et leur fonction. La halle métallique où l'on battait la monnaie est conservée et restaurée. Le mur presque aveugle qui la séparait de la cour est remplacé par une paroi vitrée. Derrière cette halle, une longue construction en pierre rassemblant bureaux et salles de réunion dessine un fond neutre que nul percement ne vient perturber. Ses espaces d'activités viennent prendre leur éclairage au-dessus de la halle ou par des puits de lumière creusés dans sa toiture. Enfin, l'auditorium en bois cherche à se composer comme un instrument de musique. Ses parois et son plafond sont constitués de caissons dont le fond est modulable afin de régler l'acoustique en fonction des manifestations.

Toujours ancrés dans la tradition moderne, ces volumes baignent dans une lumière naturelle zénithale et rasante qui révèle leur matérialité, tout en leur permettant de flotter dans un espace presque liquide.

PROFONDEURS : YANN KEROMNES, LAURENCE CARMINATI, AURELIO GALFETTI

La proposition de l'équipe Keromnes, Carminati et Galfetti est extrêmement proche de celle de Barani : même respect du contexte, même souci du détail, même méditation sur le palimpseste. Elle conserve elle aussi la halle métallique existante et suit une organisation très similaire. Le plan est cependant moins fluide : les salles de réunion, les bureaux et leurs circulations semblent avoir été insérés de force dans un organigramme minimaliste.
Mais le traitement de deux éléments essentiels fait la différence. Le nouveau mur de verre qui vient habiller la halle existante est subtilement sérigraphié de manière à réfléchir la façade de Le Vau.
Ce subterfuge permet d'accorder virtuellement à la troisième cour les mêmes dimensions que la précédente. Quant à l'auditorium, très sobre, son plan carré le différencie très clairement de celui, circulaire, de l'hémicycle. Il reçoit sa lumière latéralement par un puits. Un dispositif qui lui accorde une profondeur maximale en jouant sur l'effet de mise en abîme. Comme si cette salle, qui conclut le parcours, s'ouvrait encore sur une quatrième cour, donnant peut-être elle-même sur une cinquième, et ainsi de suite à l'infini…


ENVELOPPES :
DOMINIQUE PERRAULT ARCHITECTURE

Refusant de voir l'histoire comme une accumu-lation de couches sédimentaires, comme un mou-vement continu, Perrault fait le pari de la discontinuité et semble chercher la confrontation stylistique. Il détruit la halle existante et renverse le dispositif adopté par les autres équipes : la troisième cour est libérée et entièrement occupée par l'extension afin de pouvoir bénéficier d'une entrée indépendante rue Mazarine. Le fond de la parcelle est dédié à une quatrième cour arborée sur laquelle s'ouvrent les espaces de restauration. Cette inversion lui permet d'implanter au cœur du dispositif de Louis Le Vau un nouveau théâtre Mariinsky, un peu comme il l'avait imaginé à Saint-Pétersbourg. Un auditorium ovoïde et carrossé de cuivre vient s'inscrire en diagonale sous une autre peau composée d'écailles métalliques et abondamment percée qui recouvre l'intégralité de la cour. L'intérieur de la salle est gainé d'épaisses lanières de cuir dont l'entrecroisement produit un effet de cannage.
Au jeu des volumes et de la lumière de l'architecture classique et moderne, Dominique Perrault oppose une réflexion plus contemporaine sur les enveloppes, les peaux et les textures.p { margin-bottom: 0.21cm; }


VANITÉ : OPUS 5 ARCHITECTES

La halle est détruite, mais cette destruction n'est pas justifiée par l'insertion d'un objet unitaire comme dans le projet de Dominique Perrault. Ici, la partition hall/auditorium semble simplement conservée pour donner lieu à deux exercices de style aussi vains l'un que l'autre.
Une salle hypostyle transparente, dont les colonnes s'ouvrent en hélice vers le ciel, vient s'inscrire au centre de la troisième cour pour l'occuper presque entièrement. Tandis que sur l'auditorium vient se poser une serre agricole échappée de l'univers des architectes Lacaton & Vassal pour accueillir les salles de réunion et l'espace de restauration.


Équipes candidates

Atelier Marc Barani. (Lauréat) Julien Campagne, chef de projet. Milan Newman, architecte – Scénographie : Ducks Scéno – BET : structure, Khephren ingénierie ; fluides et HQE, Alto ingénierie ; économie, Voxoa ; acoustique, Jean-Paul Lamoureux ; OPC, Cicad

Dominique Perrault architecture.  BET : structure, Bollinger + Grohmann ; fluides, Espace Temps ; économie, RPO ; acoustique, Jean-Paul Lamoureux ; OPC, ODM

Opus 5 architectes. BET : structure, Batiserf ingénierie ; fluides, Choulet ; économie, Forgue ; acoustique, Impédance ; SSI, Casso & associés ; OPC, ODM.

Yann Keromnes, Laurence Carminati, Aurelio Galfetti. Scénographie : Changement à Vue. BET : TCE, AIA ingénierie ; économie, RPO ; acoustique, Ecologos ; OPC, Ceroc


Calendrier

> 14 janvier 2011 : lancement de l'avis d'appel public à candidature.

> 22 mars 2011 : désignation des quatre équipes admises à concourir.

> 21 juillet 2011 : désignation de l'équipe lauréate.

> Septembre 2011-septembre 2012 : études de maîtrise d'œuvre.

> 31 décembre 2012 : restitution de la parcelle par la Monnaie de Paris.

> Janvier 2013-avril 2015 : chantier.

> 30 avril 2015 : livraison.


Jury

Gabriel de Broglie, chancelier de l'Institut de France, président du jury.

Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française.

Jean Leclant, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Arnaud d'Hauterives, secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts.

Catherine Bréchignac et Jean-François Bach, secrétaires perpétuels de l'Académie des sciences.

Xavier Darcos, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques.

Christophe Vallet, président de l'Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la culture (oppic).

Yves Boiret, architecte, membre titulaire de l'Académie des beaux-arts.

François Chaslin, architecte, membre correspondant de l'Acadé-mie des beaux-arts.

Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments historiques.

Jean-François Bodin, architecte.

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