Dernier tango, Paris XIII

Rédigé par - AKIKI, BEAL, DOUTRIAUX
Publié le 10/03/2020

A l’heure où Élus et candidats aux Municipales débattent de l’avenir de Paris, il nous semblait important de revenir sur une opération très significative des enjeux politiques et esthétiques qui lui sont liés. Soit le bouquet des tours Duo, réalisé par les Ateliers Jean Nouvel pour le compte d’Ivanhoé-Cambridge, avec le concours de Vinci, dont le chantier est aujourd’hui bien avancé. Sa silhouette en passe de devenir « incontournable » par la place croissante qu’elle occupe jour après jour davantage dans le ciel de la Capitale, sur son flanc oriental.

Nous sommes tous trois concernés par des titres divers par ce quartier que nous habitons, par nos pratiques et activités d’architectes, d’ingénieure, d’enseignants et usagers. Il est temps aussi pour nous, ici, de mesurer la réalisation d’un si considérable ensemble d’affaires à l’aune de l’habitabilité de ce Paris Rive Gauche dont elle bouleverse la nature.

Au-delà du discours formel sur la qualification de tels monolithes se contorsionnant à l’extrémité de l’avenue de France, en leur costume de spectacle effet miroir, se distingue la volonté de faire signal pour la Capitale, « cette ville monde attractive, dans une stratégie de long terme, une vision pour Paris ». Et se joue cette réalité brute : deux tours en faisceau accueillant pour l’une, culminant à 180m, un siège d’entreprise (Natixis), et pour l’autre, haute de 122m, un hôtel 4 étoiles. Et à leur pied, commerces et services. Et à leur sommet restaurants, belvédères et « sky bar ».

Soit une assiette foncière remplie au maximum du Plu révisé en conséquence, dans les rares délaissés compris entre échangeur routier, voies ferrées et Périphérique. Soit un investissement placé par Ivanhoé Cambridge, filiale immobilière de la Caisse des dépôts du Québec, avoisinant les 500 millions d’euros (valeur 2016) pour 96 000 m2 SU (140 000 m2 SHOB). Et une avalanche de certifications environnementales en guise de passeport éthique.

La désignation du groupement lauréat est acquise depuis maintenant sept années. Mais à l’heure où le chantier atteint sa vitesse de croisière et que sa masse supposément dansante fige jour après jour l’horizon de Paris XIII, se précise un certain nombre d’hypothèques, tandis que va croissante l’inquiétude de professionnels, citoyens, et même riverains que nous pouvons être. Essayons de classer un peu les problèmes. Disons qu’ils tiennent à trois axes : bien-fondé de l’impact urbain, caractérisation matérielle et formelle, empreinte écologique de l’entreprise.

Plus fondamentalement, une telle opération si ample et si visible, pourtant peu discutée dans l’opinion publique et les médias, souligne l’effrayant paradoxe de marqueurs envahissant soudainement l’horizon parisien, alors qu’ils sont, avant leur achèvement, déjà hors d’âge. 


L’aménité de l’urbain


Trop conscients que nous sommes de la rareté du foncier en zone métropolitaine, et de la nécessité de limiter la tâche urbaine à une assiette raisonnable, nous ne saurions nous enfermer ici dans la seule polémique liée à la question des immeubles de grande hauteur. Pour autant nous laissent songeurs les ultimes développements d’une Zac comme Paris Rive Gauche, quand elle planifie de tels hérissements sans qu’ils ne soient compensés par une gestion raisonnable de la densité immobilière. Car ici, nulle logique de compensation foncière : les infrastructures sont tangentées et les délaissés remplis jusqu’à la garde, sans que le sol ne s’en trouve jamais « libéré ».

Ce que fut la Zone, ce qu’est longtemps demeurée la ceinture non aedificandi, ce qu’a été cette « bande circulante », paraît inexorablement devoir être un nouveau mur murant Paris, alternant murailles corporate et tours griffées « design ».

Il y va d’un sérieux paradoxe : pourquoi donc vouloir ceindre continûment la Capitale, quand l’horizon politique se jouerait dans le même temps, aux dires de tous les acteurs, à l’échelle du Grand Paris et de la Métropole ? Sommes-nous arrêtés à la conception centripète de la ville, à l’âge d’Auguste Perret puis d’Henry Bernard, ou passés à celui de la métropole multipolaire ? 

Car ce choix de l’hyper-densification n’est pas non plus sans conséquences « locales ». Quid ainsi de la pression accrue sur des réseaux de transport déjà bien mal en point (tel ce Rer C pour ce qui est de Paris XIII) et une offre d’équipements et de services non conçus à l’origine pour accueillir une telle surcharge démographique ?

Ce choix interroge. Il inquiète même quant à la considération accordée au quartier dont il est pourtant censé constituer l’aboutissement, au terme de son avenue de France, sans parler de cette banlieue ivryenne, désormais rejetée sur son dos. Au regard d’une telle densité foncière, d’une telle proximité des emprises et – il faut bien le dire – du dessin d’une tour doublement massive, bien loin de la taille fluette des danseuses dont elle prendrait modèle, quel cas est-il fait du front résidentiel et tertiaire plongé dans l’ombre à l’Est et au Sud du grand ouvrage ? Des études d’impact sérieuses ont-elles seulement été menées ? A en juger par les enquêtes diligentées par certains de nos étudiants à la Val de Seine toute proche, nous serions presque amenés à en douter, sauf penser que leurs résultats éventuels en termes d’ensoleillement, d’éclairement, et d’exposition aéraulique n’ont pas été estimés à leur juste valeur.

Car ces aménités dont se targuent pouvoirs publics, architecte et maîtres d’ouvrage, à qui s’adressent-elles ? Aux seuls usagers de ce pôle business doté d’une vue « imprenable » sur Paris ? Y aurait-il sous la brutalité évidente quelque aménité sous-jacente ? Mais quelle politesse donc est-elle adressée aux citoyens des deux rives, parisienne et ivryenne, habitante et travailleuse, résidente et voyageuse ?


La forme du spectacle


Avant d’en venir plus spécifiquement à l’argument environnemental dont se targue cette opération, examinons plus spécifiquement cette proposition architecturale, au regard des documents dont nous disposons sur le site de l’architecte, de ses commanditaires et de l’aménageur.

Se donne à voir quelque chose d’une cépée à deux tronçons qui s’ils sont élevés, paraissent peu élancés tant ils sont massifs. Comme une cépée étêtée à vrai dire, plutôt que couronnée à en croire l’architecte.

Duo2 d’abord, se situant peu ou prou à l’alignement du boulevard extérieur (ex-Masséna, devenu Jean Simon) : soit un épais socle constitué d’un multicouche commercial fait d’assiettes déboîtées, sur lequel est juché un corps à trois redents consécutifs (et autant de terrasses arborées donnant sur l’hôtel 4* qu’il abrite) surmonté de l’inévitable casquette, en ce « penché » cherchant par son déboitement au Sud à se signaler depuis l’extrémité opposée, à l’Ouest, de l’avenue de France.

Ensuite Duo1, esquissant vers l’Est cette fois un mouvement de déséquilibre sur la majeure partie de ses 39 étages, au plus près du boulevard périphérique, déboîtement qu’elle compense par un formidable sursaut inverse du bloc de 7 étages formant son « couronnement » provisoire.

Et ces deux écartèlements de l’épanelage formant en leur milieu ce « V » dont l’architecte se targue de faire bénéficier son riverain, l’immeuble Berlier, masqué en son flanc Nord, pour lui délivrer quelque chose comme un « pinceau de soleil ».

Disons enfin ces Igh réalisés en structure béton, et habillés d’une parure de verre-miroir et métal. L’avancement du chantier ne rend à ce jour pas compte de leur qualification matérielle précise, mais dont nous ne doutons pas qu’elle produise ces effets cinétiques ébouriffants (de papier alu froissé jouant savamment des reflets à en juger par les visuels disponibles et les vidéos de simulation disponibles) dont l’architecte a fait sa marque de fabrique.

Et à ce moment, un (deuxième) vertige nous saisit : ce langage de la « déconstruction », cette figure du spectacle, du bâtiment faisant signe, et faisant de sa présence le symbole et la représentation de lui-même, ne le connaissons-nous déjà depuis des décennies ? Quel sens cela fait-il aujourd’hui ? Ne serait-il venu le temps de changer de langage ?


L’écologie de l’empreinte

 

« Construites par Vinci dans le respect des normes environnementales et énergétiques les plus exigeantes, les tours Duo répondront au label Effinergie +, aux certifications "HQE Exceptionnel", "Leed Platine" et "Well Noyau et enveloppe" qui garantit le confort et le bien-être de ses occupants. » 

 

Vertu pour vertu, au vu de nos expertises respectives, allons y voir de plus près. Et ce, sans une fois encore, vouloir nous livrer ici à une lecture partisane de l’affaire des tours parisiennes et franciliennes. Car il s’agirait plutôt à vrai dire de se demander si les termes du « paradigme de l’innovation » ne sont pas ici à réviser de fond en comble. Et s’il ne faudrait pas renvoyer cette modernité d’hier au présent conservatisme qu’elle exprime de la sorte, voire plus grave encore, à quelque cantonnement réactionnaire.

Dans une première approche nous aurions été tentés de penser d’un immeuble de grande hauteur qu’il engendre par définition un surcroît d’astreintes techniques et énergétiques. Et que la réalisation de fondations profondes à deux pas de la Seine, aux efforts accrus par l’inclinaison des structures, n’est pas non plus un facteur favorable à l’empreinte écologique de l’affaire.   Et qu’enfin toutes ces façades verre et métal, toutes faces réfléchissantes, leurs effets d’éblouissements et d’échauffements collatéraux induits, ne sont pas non plus très favorables pour dresser ce bilan général.

Mais prenons au mot le discours investisseur sur la certification. Qu’en comprendre au juste ?

« Leed Platine », ce sont beaucoup de points engrangés dès lors qu’il y a élévation en hauteur, et qu’en principe et en conséquence il y a libération du sol (à l’échelle du site, voire à celle de la ville dans son ensemble – un peu à l’instar du rachat de la taxe carbone par les entreprises les plus polluantes). Qu’en est-il en réalité de ce mécanisme de compensation dans le cas présent ? Mystère.

« Well ». Pour simplifier, on pourrait dire que dès lors qu’est placé un paillasson devant une porte, on engrange des points. Tout ce qui est créé au profit du salarié pour qu’il soit bien dans son environnement, au sens psychologique du terme, est doté d’un facteur positif. Ainsi en va-t-il aussi de la question de la ventilation hygiénique. Well, c’est un marqueur de la vie dans l’immeuble, pour le bâtiment, qualitatif à n’en pas douter, mais qui ne dit rien de sa vertu écologique.

« Effinergie + » est à comprendre comme la satisfaction de la réglementation thermique en vigueur, à - 40% des seuils requis. Si en 2015 (date des documents dont nous disposons) les niveaux requis étaient déjà moins bons qu’aujourd’hui, sur la consommation globale retenue dans la RT 2012 valable alors probablement au stade de l’esquisse (le groupement étant retenu courant 2012, les études étant à suivre), il est à noter aujourd’hui que les évolutions techniques générales destinées à ce type d’ouvrage y amènent. Toutefois, la RT 2012 ignorant tous les systèmes permettant d’accéder à la hauteur comme les ascenseurs et tout autre process, on peut se poser la question du bilan global de consommations de ce type d’ouvrage et de son impact carbone.

« HQE exceptionnel » est en définitive un objectif atteint sur un tel objet du moment où la technique et le confort sont acquis, mais cela ne signifie pas nécessairement travailler sur du naturel, ni souscrire à l’agenda bioclimatique. Car là est le point essentiel, ce mécanisme de certification faisant passer pour vertueuse une production somme toute générique, sert en réalité une acception standardisée du bâtiment. Citons quelques cas fréquemment rencontrés ici ou là dans nos expériences, qui suivent cette pente vertueuse en apparence.

Ainsi d’un mur rideau en aluminium de faible facteur solaire doté d’un store intérieur (moins bon en final qu’un dispositif extérieur mais qui peut se justifier par moins d’entretien qu’une protection solaire externe, même fixe).

Ainsi d’une ventilation mécanique la nuit (permettant de refroidir la structure, donc d’engranger des points de certification, mais dont les consommations électriques ne sont pas prises en compte dans le calcul réglementaire).

Ainsi en va-t-il d’une justification de la qualité de l’air par filtration dans le double flux, ce qui serait un objectif difficile à atteindre si on ventile naturellement au-dessus du périphérique (même la nuit). Être proche des transports en commun fait gagner également des points. Disposer de salle de gym, d’une crèche, d’un cordonnier à même l’immeuble également… Soient beaucoup de « petites choses » qui, ajoutées les unes aux autres, certifient à coup sûr, et font le standard aujourd’hui bien qu’elles ne soient en aucune manière en phase avec une démarche low-tech. Bref un autre monde, sur ce point ci-encore, que celui auquel nous estimons vouloir tendre. Car si nous sommes conscients de ce changement de paradigme, nous voulons être à assez experts pour faire la part du green washing, ou des discours à l’apparence vertueuse, et des formidables promesses que recèle l’écologie du construire autrement.

 

Adresse à l’auteur


Pourquoi se justifier ? Pourquoi se cacher derrière des métaphores, des slogans, des pictogrammes ?

Comme ces producteurs de plats préparés, industriels calculant dans des réunions brainstorming l’habillage de leur forfait, par des noms de produits qui prêteraient à rire s’ils ne polluaient le monde. Car on ne peut se bercer d’illusion, ni le faire danser de joie : le principe de ces tours, seules ou en duo, quand bien même « elles danseraient » est, sauf à le penser dans un contexte plus vaste et apaisé, un non-sens du siècle passé qui aurait dû être d’évidence évacué depuis déjà vingt années.

Jean Nouvel est ce trublion qui, il y a bientôt quarante ans, a révélé le passage entre l’architecture moderne des ombres et des lumières, et celle, évanescente, des transparences et des reflets. Mais que nous raconte-t-il ici ? Des reflets, encore et toujours, sur les circulations du monde qui bouge, qui gesticule, s’époumone, et ne voudrait plus ni jour ni nuit. De la congestion urbaine, des phares rouges et jaunes, depuis l’ombre portée d’un totem hors de propos. Des vibrations qu’on voudrait voir disparaitre tant elles ont masqué depuis des décennies la Voie lactée. Car notre regard sur le Monde a changé, Jean Nouvel.

Que représente aujourd’hui la marque Jean Nouvel ? Nous n’avons plus envie de nous laisser prendre à la forme mais d’examiner le fond. De Shanghai et du Qatar à Paris, elle est le relais et la caution de la promotion capitaliste du monde ancien. À 75 ans, le lauréat du Pritzker est écouté, adulé par une génération qui voudrait encore prendre ce train en marche, alors que le monde change, et veut raconter une autre histoire. Pourquoi ne pas présenter un projet comme l’expression du monde qui s’annonce ? Pas celui des collapsologues, mais celui d’un renouveau, d’un signe lancé par un des architectes les plus connus au Monde.

Comme le vin Nature, sans sulfite, sans chimie, sans certification autre qu’une chaine d’actions merveilleuses, bienveillantes, avec, par et pour des femmes et des hommes ayant compris ce que la véritable écologie veut dire.


Par Antoine Béal et Emmanuel Doutriaux (architectes), Edith Akiki (ingénieure climat).

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