Éric Tabuchi, iconophile, iconoclaste

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 07/09/2015

Éric Tabuchi

Article paru dans d'A n°238

Artiste, photographe, graphiste, l’inclassable Tabuchi se promène sans tabous dans le monde des images, prises par lui ou par d’autres. Un explorateur pop venturien, sociologue autodidacte, qui change notre regard sur la part obscure de la production architecturale.

Collectionneur ? Chercheur ? Les deux qualificatifs conviendraient sans doute mieux que celui de photographe à Éric Tabuchi. N’affirme-t-il pas : « Contrairement à beaucoup de mes pairs, la composition picturale ne m’intéresse pas vraiment, à moins qu’elle ne soit formulée explicitement. Je préfère les nus évanescents de David Hamilton à une photographie qui s’arrête à la surface des choses » ?

Sa nymphette à lui, c’est d’abord la station-service abandonnée. Sa première série aboutie s’appelle $Twentysix Abandoned Gasoline Stations, référence explicite au travail d’Ed Ruscha. Il la débute peu de temps après que les grandes surfaces ne s’emparent de la distribution d’essence, signant l’arrêt de mort des « pompistes » indépendants. « Ce changement de paradigme a eu de grandes conséquences sur notre paysage quotidien, explique Tabuchi. Avec leurs formes, leurs couleurs, leurs promesses, les stations-services tenaient pour l’automobiliste de la halte rituelle. Elles m’ont souvent fait penser aux églises sur la route de Compostelle. J’ai voulu photographier ces objets au moment où la société basculait de l’abondance des trente glorieuses vers un modèle low cost, avec la victoire de l’avion ou du TGV, qui occultent tous les points intermédiaires d’un trajet. Beaucoup des objets que j’ai photographiés ont disparu depuis. » Non sans passer par diverses vies : privé de gas-oil, le poste à essence est devenu tour à tour magasin de canapés, restaurant chinois ou boulangerie. Une succession de transformations enregistrées par Tabuchi dans un rayon de 250 kilomètres autour de Paris.

Tabuchi est un photographe de proximité, et ne comprend pas ceux qui sillonnent le monde pour ramener des images. Son champ d’action favori tient dans un grand cercle tracé autour de la capitale, un territoire bien loin des lumières de la ville, rempli de baraques à frites, d’habitats précaires ou d’étranges et fabuleux tas de purin, enfouis sous des bâches qui leur donnent des allures de cache d’armes secrètes. « Les bords des routes seront toujours peuplés d’individus venus de loin, remplis de l’espoir fou de prospérer sur ces routes délaissées en vendant je ne sais quoi, des sandwichs, des canapés… Je trouve cela beau : voir cela me soulage. J’y vois la preuve de l’existence d’un territoire qui vit au-delà de la puissance des Vinci, des Bouygues, de la réglementation. Ces phénomènes ne s’observent qu’à la marge, les nouveaux arrivants ne s’installant jamais en centre-ville. Je me sens profondément comme eux, je décris ma marginalité à travers leur propre marginalité, je fais un travail d’empathie pure, je n’ai aucun regard critique ni dénonciateur sur ces pratiques commerciales. »


Pop et socio


Deux influences traversent son travail : la culture pop et la sociologie, qu’il a étudiée un temps en autodidacte. Une double école poussant à un regard distancié, dénué de jugement. Ses maîtres en photographie sont à la fois Lee Friedlander ou Robert Frank, instinctifs et romantiques, et Lewis Baltz et les Becher, auxquels il emprunte la démarche plus systématiste. Des raisons biographiques le poussent naturellement vers ce territoire indéfini que les urbanistes ont qualifié tour à tour de « ville diffuse » ou de « zwischenstadt » - l’entre ville : « Je ne photographie jamais les villes ou la campagne, mais cette zone diffuse où les choses se délitent entre l’urbain et le rural ; je photographie plutôt les objets dans un état d’instabilité, en construction, en ruine. J’essaie de faire en sorte que mon travail entier soit une métaphore de cet entre-deux initial qui est l’entre-deux des cultures. Né d’un père japonais et d’une mère danoise, je n’appartiens à aucune diaspora. Je ne peux pas être un artiste de l’immigration, qui pourrait parler depuis un ailleurs bien localisé, je n’ai pas ce refuge, qui doit parfois être confortable, d’une maison à soi. » Sa situation, entre photographie et art contemporain, est une autre manifestation de cet état d’entre-deux.

S’il écume les routes nationales, le courant ne ramène pas toujours Éric au macadam. En 2011, alité pendant plusieurs mois, il trompe son ennui sur Internet. Il finit par considérer le Web comme un territoire à part entière et se lance à la poursuite d’architectures étranges sur les autoroutes de l’information, collectant suffisamment d’images pour développer un « Atlas of forms ». Le manque de place nous interdit de développer les ressorts de cet outil : disons seulement qu’il propose de déduire l’aspect d’un bâtiment à partir d’une série de critères prédéfinis, et que cet entrepôt à « Quèsaco ? » est à la disposition de tous sur internet…

erictabuchi.com

www.atlas-of-forms.net

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