Henri Salesse, l'opérateur inspiré

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 01/03/2010

Article paru dans le d'A n°189

Récemment disparu, le photographe Henri Salesse (1914-2006) est redécouvert à la faveur de travaux portant sur le patrimoine de la Reconstruction. Les images de ce technicien, fonctionnaire au service du ministère de l'Équipement, interrogent : un simple opérateur peut-il aussi être un auteur ? La photographie peut-elle parvenir à figurer les rapports sociaux ?

De prime abord, Henri Salesse est au photographe avec un grand P ce que le peintre en bâtiment est à l'artiste peintre : un technicien qui utilise le médium pour enregistrer la réalité, sans manifester la moindre velléité d'adopter un point de vue d'auteur engageant une lecture critique de la réalité ou une transfiguration artistique. Sa carrière ne se déroulera pas dans une agence de photographes ou comme indépendant, mais principalement en tant que fonctionnaire, durant trente-deux ans, au sein du puissant ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme, plus connu sous ses initiales de MRU.

Salesse est l'un des cinq « opérateurs », selon la dénomination officielle, chargés de documenter les travaux de reconstruction du territoire français, de leur préparation à leur achèvement, entre 1945 et 1977. Pour lui comme pour ses quatre collègues, il s'agit de photographier les chantiers, les sites des destructions ou encore les documents annonçant les transformations à venir. Très pointu sur le plan technique, Salesse inventera une machine permettant la photographie des maquettes à partir d'un endoscope médical. L'ensemble de ces images, jamais créditées à leurs auteurs, alimenteront les fonds du ministère ; les quelque 400 000 clichés réalisés – noir et blanc ou couleur – seront rassemblés dans 320 albums thématiques.

Le volume imposant de cette documentation n'implique pas son exhaustivité : si les images ont pour rôle de conserver « la trace des actes [d'urbanisme] qui modifient un ordre reçu et une vision sociale », elles reflètent, selon Dominique Gauthey1, « au moins durant les premières années d'activité du ministère, [...] surtout une pratique documentaire approximative2 ». À l'occasion, les images connaissaient une diffusion plus large que les confidentiels albums du ministère : certaines photographies d'Henri Salesse, toujours non créditées, ont illustré des ouvrages dénonçant le mal-logement. Ce corpus de prises de vue a été redécouvert à l'occasion d'une exposition de Benoît Grimbert au Point du Jour à Cherbourg3. Le travail d'Henri Salesse vient d'être exposé dans ce même lieu, remettant à l'honneur l'œuvre de ce simple opérateur.

 

La neutralité comme vertu ?

La série d'images présentée au Point du Jour porte sur quatre enquêtes – on ne dira pas reportages – sur le thème de l'habitat insalubre, réalisées à Cherbourg, Rouen, Chambon-Feugerolles et Montreuil entre 1952 et 1953. L'époque est à la dénonciation des « taudis », une indignité qui préoccupe les médias, la population française, et qui trouve ses porte-étendards dans les milieux socialistes aussi bien que catholiques : on se rappelle la figure emblématique de l'abbé Pierre. Henri Salesse visite les quartiers, pas toujours aussi horribles qu'on voulait bien le dire, pousse les portes des arrière-cours et des logements, hauts lieux de la socialisation ouvrière – son incursion dans les cafés des quartiers de Chambon-Feugerolles est édifiante.

Le photographe semble travailler vite, sans s'encombrer de fioritures : il n'est pas rare de voir apparaître sur les clichés les boîtes de ses ampoules de flashs, ces mêmes flashs qui avaient permis un demi-siècle plus tôt à Jacob Riis, journaliste et polémiste, de photographier les taudis new-yorkais. À l'inverse de son prédécesseur, Salesse n'est pas un militant : loin de la photographie engagée ou humaniste, il se garde bien de faire vibrer la corde de la dramatisation. De même, le photographe refuse toute scénarisation de la famille, allant à l'encontre de certains reportages de l'époque. Cueillis en toute simplicité dans une situation pas forcément brillante, les habitants semblent réserver un accueil bienveillant au photographe, perçu comme l'agent de l'État dont les constats permettront de mettre un terme à des conditions de logement déplorables.

De la description d'un mal-être social, on glisse progressivement vers la sociologie : figurant dans leur milieu les représentants d'une classe défavorisée, les images sont parfois interprétées comme les exemples d'une photographie « sociologique », c'est-à-dire d'une catégorie d'images montrant non seulement des personnes mais aussi les rapports sociaux qui existent entre elles. Cette thèse s'appuie également sur le fait que Robert Auzelle et Paul-Henry Chombart de Lauwe, l'un urbaniste, l'autre sociologue et géographe, sont à l'initiative de ces quatre enquêtes menées sur l'habitat insalubre et qu'ils utilisaient parfois dans des ouvrages des images de Salesse, en les accompagnants de légendes qualifiées de « sociologisantes » par certains historiens comme Henri Vayssière. Cette caution scientifique n'est sans doute pas nécessaire pour apprécier le travail d'Henri Salesse, qui n'est pas sans rappeler l'œuvre d'Atget4, autre documentariste des banalités parisiennes passé à la postérité.

D'autres expositions permettront, espérons-le, de mieux en cerner la valeur. En attendant, à en juger par le corpus visible, c'est bien la particularité du regard de Salesse, à la fois technique et dégagé de tout discours, qui donne à ses images une sorte d'innocence qui en fait tout l'intérêt.

 

Notes

1. Dominique Gauthey est photographe. Il a consacré un DEA d'urbanisme (Paris XII, 1997) aux archives photographiques du ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme (1945-1979, 53 000 clichés).

2. Voir d'a n°167 d'octobre 2007. C'est Didier Mouchel, directeur du Pôle image Haute-Normandie, qui avait été à l'origine de la redécouverte d'Henri Salesse. Il a publié Henri Salesse, enquêtes photographiques Rouen 1951 et Petit-Quevilly 1952, Gwin Zegal, 2008.

3. L'exposition "Enquêtes photographiques sur l'habitat, 1951-1953, Henri Salesse" a été présentée à Cherbourg au Point du Jour du 17 octobre 2009 au 14 février 2010.

4. Voir l'article du sociologue et chercheur Sylvain Maresca, "La découverte d'un photographe " sur son blog <http://culturevisuelle.org/viesociale>. 

 

La phrase

« Henri Salesse produit une photographie de l'entre-deux : à mi-chemin d'une tradition documentaire et engagée et de celle d'une esthétique plus compassionnelle. » (Michel Poivert, historien de la photographie)

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