Laurent Millet, les machines à voir

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 01/04/2009

Article paru dans le d'A n°181

Aux frontières de la photographie et de l’installation, le travail de Laurent Millet est peuplé de constructions étranges, fragments d’expériences pseudo-scientifiques qui interrogent le rapport de l’image à la réalité et sonde ses frontières avec le dessin.

À première vue, les photographies de la série Petites machines à images de Laurent Millet baignent dans une ambiance un peu surannée : les tons sépia, les faibles contrastes, rappellent les images de la fin du XIXe siècle. La technique utilisée pour la prise de vue, celle du négatif papier et de la chambre 20x25, renvoie aux pionniers de la photographie : « C’est une réinterprétation contemporaine du calotype inventé par Talbot en 1841 et une référence aux photographes de la Mission héliographique qui ont produit des images saisissantes. » La structure des images est formée d’un fond très uniforme, sur lequel se détachent des figures artificielles, des machines à la Duchamp, faites de mécanismes et de pièges, de bêtes inquiétantes en bois flotté, de cabanes. L’image est un palimpseste visuel superposant les références artistiques de l’auteur – Paysage catalan (Le Chasseur) de Miró, un tableau rempli lui aussi d’étranges machines autonomes – avec l’univers de l’estuaire de la Gironde, ses cabanes à carrelets, ses pêcheurs.

Laurent Millet est l’un de ces photographes constructeurs qui réalisent eux-mêmes les machines absurdes présentes dans leurs paysages. « Ces structures sont faites pour être construites, non pas pour être pérennes mais juste pour être photographiées. C’est une démarche très différente de celle du Land Art, où les artistes utilisent l’image pour témoigner d’une installation implantée dans un endroit inaccessible. L’objet n’a pas d’existence propre, et dès que la photo est faite, je le démolis. Il faut régler le timing entre la marée, le vent, parfois je reste une quinzaine de jours sans photographier. » La technique photographique place les objets hors du temps, voire hors de la photographie. « Même si la reproduction donne parfois l’impression que je gomme les images, il reste des détails assez précis sur les originaux. L’utilisation de négatifs en papier autorise des poses très lentes, ce qui me permettait d’avoir une verticalisation du paysage lacustre, estuarien, marin. L’eau devient presque verticale, lisse comme une peau, et forme une surface sur laquelle ces objets se détachent très bien. Cela me permet aussi d’interroger la photographie et de l’emmener vers le dessin. »


LA PHYSIQUE AMUSANTE DU PAYSAGE

Dans certaines installations, les formes construites jouent sur un registre mémoriel, comme ces parallélépipèdes noirs placés en bord de mer qui évoquent les carcasses de chars canadiens, immolés lors du Débarquement parce que leurs chenilles patinaient sur les galets de la plage de Dieppe. Mais le fil conducteur du travail de Laurent Millet reste L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, la physique amusante, les manuels de récréation scientifique et autres « merveilles de la science », publications de vulgarisation scientifique du XIXe siècle remplies d’expériences qui font autant appel à la raison qu’à l’étonnement et à l’imagination. Dans ces ouvrages comme dans ses images, « la science et l’imaginaire se lient étroitement, avec tout ce que cela peut induire de tromperie et d’erreurs, et d’enrichissement pour l’image ». Les machines et autres dispositifs servent d’intermédiaires entre le spectateur et le paysage, elles soulignent le côté dérisoire et merveilleux de notre volonté de nous approprier le monde. « Il y a beaucoup de trucages à trois sous – déjà utilisés par Méliès et d’autres – dont je m’émerveille encore qu’ils puissent fonctionner », souligne Laurent Millet, qui parvient, à l’aide d’une boîte en plastique transparent, à nous donner l’illusion que l’on peut capturer les nuages.

Les expériences de Laurent Millet sont très variées. Deux travaux en cours intéressent particulièrement les architectes. La série Échangeurs, réalisée à Madrid lors d’une résidence à la Casa Velázquez, reproduit une série de noeuds autoroutiers des voies M30 et M40. Le matériau utilisé est inattendu, « des morceaux de ronce placés dans un scanner, transcription exacte d’un certain nombre d’échangeurs de deux autoroutes circulaires de Madrid, reconstitués avec cette plante que l’on cherche à éliminer, qui partage avec les échangeurs une certaine forme de souplesse et s’implante dans les mêmes zones un peu marginales ».

Dans une autre série, Laurent Millet promène dans la ville des cubes de Kohs, un outil inventé par les psychologues. À la façon d’un Modulor, le groupe de cubes « se pose comme une échelle de mesure qui voudrait devenir un fragment de la chose construite, il promène son unité de mesure fragmentable, qui se recompose, se multiplie, se décompose… Il fait partie de ce répertoire de formes qui contrôle la ville ».

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