Les photographes, experts en territoire

Rédigé par Marie-Madeleine OZDOBA
Publié le 23/11/2017

Mission photographique de la DATAR, série « Ouvrages d’art et paysages, en montagne », N 202, entre Barrême et Dignes (Alpes-de-Haute-Provence), 1986.

Article paru dans d'A n°258

Comment se croisent les problématiques de la photographie et du territoire ? Quelles relations entretient la connaissance élaborée par les photographes, avec celle des architectes, des urbanistes, ou encore des anthropologues ? C’est l’une des réflexions engagées par l’exposition « Paysages français. Une aventure photographique (1984-2017) », qui s’est ouverte en octobre à la Bibliothèque nationale de France. La mise en perspective des trente-trois dernières années au prisme de la photographie de paysage – où sont présents de nombreux photographes ayant fait l’objet de portraits dans d’a – invite à concevoir les photographes comme des experts, bien souvent à l’avant-garde des questions de l’urbain.

Les transformations de la ville et du périurbain sont un sujet majeur de la photographie depuis son invention. Avec ses clichés devenus célèbres, Robert Doisneau fait ainsi partie des figures inaugurales de « l’aventure photographique » retracée dans l’exposition. Parangon de la photographie humaniste, Doisneau documenta les bouleversements de l’urbanisation de la région parisienne entre les années 1940 et 1980, tout en gardant une certaine distance par rapport au territoire et à ses habitants.

Dans les années 1980, des missions photographiques telles que celle de la DATAR, la délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale, institutionnalisèrent le regard photographique, pour l’instituer comme outil de la patrimonialisation, mais aussi de l’intervention sur le territoire. Cette légitimation de la photographie dans la connaissance du territoire a ouvert la voie à sa mobilisation pour informer et accompagner les mutations de la métropole. Ainsi avec Holger Trülzsch (1986) ou Emmanuel Pinard (2002) à Marseille, des démarches photographiques se sont positionnées à l’avant-garde de l’analyse urbaine.

 

Savoirs photographiques en dialogue

Les photographes développent leurs sujets en interaction avec d’autres disciplines, notamment lorsqu’ils interviennent pour donner une visibilité à des questions traitées en amont par les architectes, les urbanistes, ou encore les anthropologues. Mais il n’est pas rare non plus qu’ils aient un rôle moteur dans l’identification des problématiques du territoire, qui ne seront formulées que plus tard par ces derniers. On pourrait ainsi dire que les photographes développent une expertise parallèle, en synergie avec celle les professionnels du projet.

Il en va ainsi de la question des effets de reconnaissance et de la standardisation à l’œuvre dans des métropoles européennes, explorée dès 1984 par Dominique Auerbacher dans le cadre de la mission photographique de la DATAR : la série Lieux communs explore les « zones blanches » de la carte, ces espaces d’anonymat interchangeables – gares, hôtels ou encore supermarchés, à Lyon, Rome, Munich et Budapest. Avec presque dix ans d’avance, la photographe défrichait ainsi des thématiques qui seraient au cœur de Non-lieux, publié en 1992 par l’anthropologue Marc Augé, mais aussi de la « ville générique », du nom de l’ouvrage publié en 1994 par Rem Koolhaas.

 

Un engagement dans le territoire

D’un regard descriptif, comme s’il était possible d’observer le territoire « de l’extérieur », l’exposition « Paysages français » retrace l’évolution des photographes vers un engagement avec le terrain. S’intéressant aux gens qui habitent le territoire, nombreux sont ceux aujourd’hui qui arpentent, s’attardent, reviennent, attentifs aux modifications et aux possibles. Ils deviennent de véritables experts, porteurs de connaissances spécifiques, engagés dans une démarche de recherche à part entière. Parmi ceux qui produisent des images qui ressortent à la fois d’un engagement politique et de leur propre corps dans le territoire, on peut citer Cyrille Weiner, dont le travail sur Nanterre s’inscrit dans la longue durée (1984-1994), tout comme celui d’Adel Tincelin sur la rénovation urbaine en Île-de-France (2010-2014).

D’un cadre institutionnel structuré à l’échelle de l’État-nation, l’histoire récente marque le passage des commandes photographiques vers une diversification des approches du paysage, notamment par l’engagement citoyen. Depuis les années 2010, la mission France(s) Territoire Liquide associe ainsi 43 photographes, sans cadre institutionnel ni commande, pour produire « une vision kaléidoscopique d’un territoire quotidien soumis au prisme de l’imaginaire1 ». Mais cette émancipation concerne aussi les protocoles photographiques : les nouvelles démarches engagées n’hésitent plus à intégrer les moyens de la mise en scène, comme les photographies inquiètes des adolescentes d’Aglaé Bory dans les paysages alsaciens, qui parlent de l’instabilité d’une région tour à tour française et allemande. Ou encore les vues oniriques du jeune photographe autodidacte Laurent Kronental, qui produisent une histoire fictionnelle, mais non moins réelle, des grands ensembles de la région parisienne. Par ces pratiques au plus proche des habitants, la photographie devient véritablement un terreau de la réflexion urbanistique contemporaine.

 

 

Exposition « Paysages français. Une aventure photographique (1984-2017) jusqu’au 4 février 2018. Catalogue d’exposition aux éditions de la BNF, sous la direction des commissaires Raphaële Bertho et Héloïse Conesa.

 

1. www.francesterritoireliquide.fr/ftl-par-raphaele-bertho

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