Marina Ballo Charmet Au bord de la vue

Rédigé par Jean-Paul ROBERT
Publié le 13/05/2019

Article paru dans le d'A n°271

Récemment présentés au Point du Jour à Cherbourg, avec un art consommé de l’accrochage par JeanFrançois Chevrier et Élia Pijollet, les travaux de Marina Ballo Charmet déconcertent, tant par leur nature que par leur diversité. C’est bien là leur qualité : en déplaçant le regard à la marge, « au coin de l’œil », ils restituent l’expérience de la présence.

Ce sont des images qui dérangent : on ne sait pas trop comment les aborder, ni où les classer, ni avec quoi les ranger, tant elles sont singulières. Des images sans sujet, sans récit, sans rien de ce qui énonce ou de ce qu’énonce a priori la photographie. Pourtant elles captivent et il est difficile de s’en détacher. Une fois que l’on s’en est détourné, elles restent comme imprimées dans un coin de l’œil, avec l’intensité d’un souvenir ou la sensation que le souvenir échappe sitôt que l’on s’efforce de le fixer. Sentiment fugace de « l’entrevu », insistance d’un « déjà vu ». À quoi cela tient-il ? Pour certaines, à un basculement qui couche à l’horizontale ce qui se dresse à la verticale. Pour d’autres, à un rapprochement si fort que s’efface la mise au point. Pour d’autres encore, au fait qu’elles sont à ras de terre, ou de trottoir. Quand elles ne semblent pas fixer obstinément un point de l’espace ou un objet dans le champ visuel, avec simultanément une extrême concentration de l’attention et une distraction, une divagation de l’œil et de l’esprit, fasciné par quelque chose qu’il ne peut plus nommer ni saisir, simultanément présent et absent. Ou bien le champ visuel envahit toute l’image et le regard s’y noie.


UN ETAT DU REGARD

Voilà, ce que montrent ces photographies, c’est un regard. Ou plutôt un état du regard, comme lavé de la connaissance et de l’habitude. Un regard délesté, dépouillé du poids de tout ce qui le conditionne et le formate. Fraîcheur et innocence retrouvées, reconquises à la suite d’un formidable effort de libération, tant le regard s’est affranchi des codes de la représentation pour saisir – et montrer – ce que cela induit d’être quelque part face à quelque chose. Ce qui se joue avec ce regard relève de la sidération. Celle de l’animal, cette forme de vie qui nous est si proche et si radicalement autre. « Il arrive qu’un animal, muet, lève les yeux, nous traversant de son calme regard », écrit Rainer Maria Rilke dans Les Élégies de Duino, comme le cite Jean-Christophe Bailly dans Le Versant animal. Il écrit à propos de ce regard calme : « Devant ce qui n’est et ne peut être pour nous ni question ni réponse, nous éprouvons le sentiment d’être en face d’une force inconnue […]. C’est comme si nous étions devant une autre forme de pensée, une pensée qui n’aurait devant elle et de façon éperdue que la “voie pensive”. » Cette voie pensive, au seuil du regard, est celle à laquelle invite Marina Ballo Charmet. Elle instruit, par-delà le langage, que la connaissance ne suffit pas et que l’expérience de la présence est indispensable pour saisir et se saisir de la réalité. Pareille expérience est corporelle. Ce qui détermine les points de vue qu’elle choisit relève de la nécessité de le rappeler. C’est parce que le regard est porté par un corps que surgit la corporalité de ce qui est regardé : le cou d’une femme saisi d’en dessous comme la pointe d’un balcon d’immeuble, l’un et l’autre de même âge dirait-on, l’un et l’autre matière – chair ou pierre – façonnée d’ombres par la lumière.


LA VOIE MUSICALE

Les images qu’avance Marina Ballo Charmet ont une très grande force plastique. Elles s’organisent en séquence ou instaurent entre elles des échos formels, des homomorphies, par lesquelles elles débordent et créent des vides, comme un cadrage souligne un hors-cadre. Elles installent des rythmes, une musique ou, pour paraphraser Jean-Christophe Bailly, « une voie musicale ». Elles donnent continuité à leur discontinuité en instaurant une durée, celle de notre regard à son tour lavé, calme, revigoré. Il est alors possible de percevoir, non plus par la seule raison ou par la seule connaissance, la force et la singularité de ce qui nous entoure. Comment serait-il possible d’y parvenir sans la conjugaison de ces modes d’appréhension? Ainsi s’explique la persistance des images de Marina Ballo Charmet. Ses vues au bord de la vue ouvrent une vacance, des intervalles, des possibles. Elles invitent à appréhender l’espace autrement : pensivement, musicalement. Ce n’est pas leur moindre mérite que d’ouvrir à cette liberté grande.


« La recherche sur les parcs publics a commencé en 2006 et s’est conclue en 2010. Encore une fois, il s’agit de marges et de confins. Plus j’ai marché dans les parcs, plus je me suis rendu compte qu’ils pouvaient se transformer en lieux de rencontres, en lieux de réception d’expériences de vie… Celles-ci sont ouvertes à l’imprévu, à l’incertain. Le parc, plus qu’un espace, est un lieu public qui met en relation le dedans et le dehors, le privé et le public, un lieu où l’on peut retrouver l’idée de jeu et réconcilier l’urbanité avec le monde de l’enfance ». Marina Ballo Charmet

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