Patrick Miara, ombres ligériennes

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 02/11/2015

Article paru dans d'A n°240

Œuvrant aux frontières des codes de l’image d’architecture, Miara parcourt la crête étroite qui sépare la fidélité de la représentation de la nécessité de l’expression.

« J’ai un besoin presque vital de m’exprimer par la photographie », confie Patrick Miara. Fils d’un photographe professionnel réalisant des travaux de studio et des reportages industriels du côté des Sables-d’Olonne, il accède tôt à des appareils photos, tout en forgeant sa culture de l’image à travers les arts plastiques et le cinéma. Le territoire local lui offre ses premiers sujets, des usines désaffectées en attente de démolition de la région nantaise. L’exploration visuelle des sites se cristallise dans des vues générales, pour se resserrer peu à peu sur un nombre réduit d’éléments. « J’ai gardé la même démarche dans mes photos d’architecture : de la vision élargie du projet, je me concentre progressivement sur des détails », explique Miara, qui préfère être qualifié de photographe tout court plutôt que de photographe d’architecture, l’attitude et la démarche primant sur l’objet photographié, ou les conditions d’une commande. Il faut bien constater que, depuis quelques années, Patrick Miara est présent dans l’architecture, documentant les travaux de plusieurs agences en vue en pays ligérien et au-delà : forma6, Garo Boixel, Leibar Seigneurin, DDL, Sabh, parmi d’autres. Pourtant, il ne savait pas que l’on pouvait se spécialiser dans l’architecture ! Intégré un temps à l’agence de presse SIPA, il fait ses premiers reportages d’architecture à La Roche-sur-Yon, pour l’agence DMT. « J’étais complètement ignorant des attentes des architectes. J’avais une forme d’innocence que j’ai l’impression d’avoir perdue depuis », dit Miara. Doté de plus d’expérience, il aborde toujours ses projets en novice : « Contrairement à certains de mes confrères, je ne fais pas de visite ou je ne prends pas rendez-vous avec l’architecte avant un reportage. Les agences me font confiance. » En tête à tête avec le lieu, le photographe renoue avec la lenteur, l’observation, dans une solitude qu’il semble apprécier.


Détourner les conventions

« J’ai longtemps photographié en noir et blanc, je tirais moi-même mes négatifs, passant des heures dans la chambre noire pour faire un travail qui pourrait s’apparenter à une manière de sculpter la lumière », se rappelle Miara. Comment retrouver cette expressivité de l’image, et de la personnalité de l’auteur, à travers le genre codifié de l’image d’architecture ? « Les vues générales sont les plus faciles à réaliser. Certaines apparaissent comme des évidences, et il n’est pas sûr que ma photographie d’un de ces points de vue serait différente de celle d’un autre photographe, poursuit-il. C’est dans les vues intérieures, plus serrées, où le cadre est encore plus important, que j’exprime des visions plus personnelles, tout en restant respectueux du travail de l’architecte. » Quel élément déclenche la prise de vues ? « La lumière, répond sans hésiter Patrick Miara, je ne photographie jamais par temps gris, car j’ai besoin des ombres. » Dans certaines vues intérieures de la tour des Arts, aux Herbiers, les structures de béton arborescentes dessinées par forma6 deviennent, dans une lumière contrastée laissant la part belle à l’ombre, les troncs véritables d’un mystérieux sous-bois.

Alors que l’on glose beaucoup sur la présence d’humains dans les images d’architecture, celles de Miara sont souvent peuplées de silhouettes fugitives : « J’aime quand le projet est habité et que l’image restitue une présence. Je suis contre les mises en scène, mais la notion de passage dans le cadre, l’idée d’une architecture traversée, m’intéresse. Ce n’est pas une obligation cependant, il faut le faire si cela apporte quelque chose », termine le photographe qui prend régulièrement ses distances avec les règles du genre.

Son dernier travail porte sur la recomposition des paysages fluviaux de la zone de Cheviré, territoire de ses premiers reportages. En fusionnant deux images, il reconstitue un lieu inexistant mais vraisemblable. Utiliserait-il ce procédé sur des reportages d’architecture ? « Pourquoi pas, si cela à un sens. Je réfléchis à superposer des vues de chantiers avec des vues du projet achevé, mais le protocole est compliqué à mettre en place », dit Miara. Autre piste d’expérimentation, le retour au noir et blanc, qui a aujourd’hui complètement disparu de la photo d’architecture. « Les images des bâtiments d’Ando en béton étaient magnifiques, se rappelle-t-il. Ce qui est compliqué, c’est que les architectes nous commandent d’abord des images pour valoriser leur travail, et que la couleur est plus flatteuse de ce point de vue. » Lucien Hervé utilisait pourtant le noir et blanc. Avis aux architectes avides d’expérimentation, la monochromie est aussi un moyen de sortir du nombre !



La phrase : « Mon travail fait l’éloge de la lenteur. J’aime regarder longtemps, prendre le temps d’arpenter un site, le couvrir presque au sens physique du terme. »


Les articles récents dans Photographes

Julien Guinand. Two Moutains : Ashio, Kumano Publié le 20/06/2022

Au Japon, deux montagnes, deux régions éloignées l’une de l’autre, toutes deux victimes de… [...]

Carleton Watkins : Le regard du mammouth Publié le 05/05/2022

Le « mammouth » désignait l’énorme chambre photo­ graphique que Carleton Watkins emportait … [...]

Julien Gracq : L’œil géographique Publié le 29/03/2022

Le grand écrivain était géographe. Dans les années 1950, il entreprit plusieurs voyages en E… [...]

Thomas Henriot : Frontières invisibles Publié le 25/02/2022

Issu d’une grande maison de champagne, Thomas Henriot a entrepris d’explorer le fuseau septentri… [...]

Eric Tabuchi et Nelly Monnier / Atlas des régions naturelles, Vol. 1 Publié le 09/12/2021

Une exposition au Centre d’art GwinZegal de Guingamp, dans le Trégor, rend compt… [...]

Eugène Atget, Voir Paris Publié le 16/11/2021

La Fondation Henri Cartier-Bresson a consacré cet été une expos… [...]

.

Réagissez à l’article en remplissant le champ ci-dessous :

Vous n'êtes pas identifié.
SE CONNECTER S'INSCRIRE
.

> L'Agenda

Août 2022
 LunMarMerJeuVenSamDim
3101 02 03 04 05 06 07
3208 09 10 11 12 13 14
3315 16 17 18 19 20 21
3422 23 24 25 26 27 28
3529 30 31     

> Questions pro

Détruire ou non ?

Faïence dans les halls, aplats colorés en façade, l’indigence des signes a trop souvent résumé la réhabilitation des barres des grands e…

Renforcer le positionnement des architectes. Entretien avec Christine Leconte, présidente du CNOA

Comment les architectes peuvent-ils répondre aux enjeux de la transition écologique sans obérer la création architecturale et en se faisant re…

Faire vivre le patrimoine. Entretien avec Benoît Melon, directeur de l’École de Chaillot.

L’entretien et les réhabilitations concernant 28,4 % des travaux d’architectes, la spécialisation en deux ans proposée par l’Éco…