Architectes et paysagistes : une mutation engagée

Rédigé par Karine DANA
Publié le 23/02/2017

Article paru dans le d'A n°251

La grande lisibilité des positions défendues par les 20 équipes lauréates des Ajap 2016 offre une occasion rare : comprendre de l’intérieur la profonde transformation des métiers d’architecte et de paysagiste, toutes générations confondues.

Nombreux sont les changements qui touchent aujourd’hui les pratiques de la maîtrise d’oeuvre, à commencer par la relation à la maîtrise d’ouvrage et à la commande qu’il est aujourd’hui nécessaire de réinventer. Intéresser et impliquer davantage les maîtres d’ouvrage mais aussi comprendre et étudier leur « terrain » constitue un glissement notable des changements de mentalité. La lenteur des mécanismes de production du projet et l’inexactitude fréquente de leur programmation conduisent en effet architectes et paysagistes à provoquer eux-mêmes la commande – quand ils le peuvent – à partir d’analyses de capacité foncière, de besoins identifiés ou d’expériences urbaines à tester. Prolonger les dynamiques constructives, patrimoniales, sociales et paysagères existantes est souvent le point de départ de toute nouvelle initiative.

 

Du pragmatisme, mais également de l’empirisme ainsi qu’une culture de la proximité sont désormais les prérequis pour mener à bien ces approches particulièrement adaptées aux contextes de projet souvent rencontrés par les Ajap 2016 : centres-bourg, lotissements et périphéries d’agglomération.

Là où les maîtrises d’ouvrage sont en quête d’alternatives et d’amélioration des conditions de vie des habitants, là où les communes ne sont pas encore verrouillées par les logiques de la planification urbaine, il devient efficace de travailler par incrémentation d’actions, par addition, en s’appuyant sur les logiques et relations déjà en place. Plus largement, cette demarche semble légitimer une vision de la fabrication du territoire par le fragment et par le temporel. Dans les conditions d’incertitude que nous connaissons aujourd’hui, le maître d’oeuvre ne peut plus être hors du temps ni hors du sol. C’est une evidence pour les Ajap 2016. Ils sont, du reste, très dubitatifs lorsqu’ils analysent la position de surplomb que certains de leurs aînés ont cherché à tenir vis-à-vis du réel, des maîtres d’ouvrage, des entreprises ou des usagers. Le réel n’apparaît plus comme un objet théorique ni une curiosité philosophique.

Pour les Ajap 2016, il s’agit aujourd’hui d’expérimenter avec la vie elle-même.

Immersifs, critiques, actifs, il n’est plus question d’être maîtres d’oeuvre autrement. S’offrent alors des expériences passionnantes de projet tout à fait nouvelles et à toutes les échelles. Celles-ci sont volontiers assouvies par la parole, la pédagogie et l’échange, envisagés comme des outils de négociation.

 

Ces changements de considérations qu’ils revendiquent témoignent également d’un regard alternatif sur l’usage. Celui-ci ne renvoie plus unilatéralement au programme ou à la fonction : il est un outil de projet à part entière, une matière vivante et imprévisible. Dans cette

optique, l’espace intérieur retrouve un enjeu inédit car l’habitant en est le principal acteur et transformateur. Porteur de sa propre évolution, l’homme revient au centre des questions spatiales. Son implication devient gage de pérennité et d’évolution du projet.

À travers ces positions, qui, faut-il le préciser, ne concernent que des projets aux budgets très modestes, émerge une nouvelle pensée de l’économie du projet. L’idée selon laquelle l’économie appartient à la chaîne de conception semble aujourd’hui intégrée par les Ajap 2016. Outil de consensus par excellence, l’économie fait autorité et permet en cela de faire exister des intentions de projet fortes et directes. Comme si par la question de l’économie

pouvaient désormais réémerger de nouvelles formes de radicalité. Retrouver de la polyvalence, inventer des relations d’évidence et de facilité vis-à-vis du territoire et du patrimoine, agir dans la continuité du paysage et en grande proximité avec élus et habitants apparaissent aujourd’hui comme les préoccupations de la génération des Ajap 2016. Le projet ne précède plus le réel, il vient en meme temps, colle aux opportunités de financement, s’adapte, active les filières de construction, anticipe et stimule un programme suivant. Cette volonté de rechercher de nouveaux modes d’engendrement du territoire, de prise en compte des temporalités et des processus est cependant difficile à faire entendre. Malgré leur ambition de coproduire et partager à partir du projet, les architectes et paysagistes se heurtent bien souvent à la segmentation et au cloisonnement des services de la ville, des maîtrises d’ouvrage ou des entreprises qui ont du mal à accueillir ces nouvelles manières de travailler plus transversales et évolutives. Comment mettre en place aujourd’hui des outils opérationnels attentifs aux réalités du terrain et comment expérimenter à grande échelle ?

 

Ces questionnements et cette lucidité devant ce qui les attend font étroitement écho aux propos de Bruno Latour* : « Nous avions l’illusion de nous trouver dans un monde que l’on appelait modern et avons réalisé brusquement que l’on était peut-être dans un monde très différent, que j’appellerais un monde terrestre.

Il y avait un alignement entre progrès et monde, globalisation, développement, et anticipation, et c’était un peu ce qui orientait et oriente encore beaucoup nos décisions. Puis il y a eu une petite anicroche : il n’y a pas de Terre correspondant à cette direction. Cette impossibilité se ressent de mille façons. Et si le monde de la modernisation que l’on nous a promis n’est pas possible, s’il n’y a pas de Terre correspondant, alors revenons, aussi rapidement que possible, à des accroches, à des attachements, à des frontiers qui nous sont familières. Je crois qu’il va falloir choisir entre monde moderne et monde terrestre. »

 

Les modes de pratique engagés par les Ajap 2016 semblent en effet entériner un moment de rupture vis-à-vis d’une pensée moderniste. Face à ces nouvelles conditions d’exercice, il est aujourd’hui urgent de réfléchir à l’adaptation des procédures de commande, de marché, de financement du projet, et au statut même de maître d’oeuvre, comme à celui de son entreprise. Pour que ces changements en profondeur puissent continuer d’être opérants, architectes et paysagistes, qui engagent une énergie grise considérable à leur tâche, doivent être encore plus soutenus, et la valeur économique de leur travail, plus reconnue.

 

*Allocution émise lors du débat inaugural avec Rem Koolhaas pendant la « Nuit des idées » le 27 janvier 2016 au ministère des Affaires étrangères.


Retrouvez dans les pages suivantes une brève présentation des 20 équipes.

 

L’exposition dévoilant les Ajap 2016 est présentée à la Cité de l’architecture & du patrimoine jusqu’au 9 avril 2017. Elle entamera ensuite une itinérance en région, dont la première étape sera à Nancy. Ce texte de Karine Dana est tiré du catalogue que d’a vient de publier en partenariat avec la Cité de l’architecture et du patrimoine.

Ajap 2016, par Karine Dana, 216 pages. 22 x 22 cm, 25 euros.

En vente sur le site Graphisme par T&D, Tom et Delhia.




Lisez la suite de cet article dans : N° 251 - Mars 2017

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