Architectes salariés, quelles pistes en dehors des agences ?

Rédigé par Christine DESMOULINS
Publié le 04/04/2012

Article paru dans le d'A n°207

Dans un monde du travail en perpétuelle mutation, les compétences pluridisciplinaires des architectes sont de plus en plus appréciées. Cette évolution ouvre de nouvelles perspectives aux salariés des agences d'architecture qui savent rarement valoriser l'expérience de leurs employés.

L'étude Ifop de 2011 sur l'exercice de la profession d'architecte réalisée pour le conseil de l'Ordre montre l'impact de la crise économique sur les conditions d'exercice, avec une baisse du revenu médian de 41 139 euros à 34 299 euros entre 2008 et 2010. La moitié des 804 architectes interrogés (représentatifs des inscrits à l'Ordre en activité selon le CNOA) ont gagné moins de 27 000 euros en 2010. Quant au nombre de salariés par agence, il retombe au niveau qui était le sien juste après le déclenchement de la crise en 2009, soit 1,7 salarié. L'année 2011 est marquée par une forte progression du nombre d'agences sans salarié (+ 9 points, à 59 %) et une réduction importante du poids des petites agences (moins de trois salariés) dans l'ensemble des agences étudiées (– 8 points, à 20 %). Et si le nombre moyen de salariés reste étroitement corrélé au chiffre d'affaires et au revenu, l'écart s'est estompé entre la Région parisienne (1,6 salarié) et le reste de la France (1,7 salarié). Parmi les salariés en agence, on trouve 30 % d'architectes diplômés, mais leur proportion est en baisse depuis 2005 (–  12 points en six ans). Les deux autres métiers les plus représentés sont les secrétaires (22 %) et les projeteurs (issus des écoles d'architecture sans avoir terminé leur cursus, titulaires de BTS génie civil, ingénieurs ESTP débutants… : 19 %).
Au-delà des effets des fluctuations économiques, la montée en puissance de l'organisation du travail au sein des agences et les 35 heures ne tendent-elles pas paradoxalement à freiner l'emploi, dans un secteur de tradition libérale où il importe d'ajuster les horaires et les performances à la nature et au phasage des projets ? Les patrons prospectent, ont une importante mission commerciale et agissent également par réseau et affinités. Un salarié s'engage rarement de la même manière et il peut décider de se limiter à ses horaires. Dès lors, il n'est pas rare que les architectes qui dirigent les agences considèrent que le statut de collaborateur libéral permet plus facilement de pérenniser l'emploi car il favorise une relation de confiance entre l'architecte et ses collaborateurs, tout en offrant une certaine liberté à ces derniers.
L'autre phénomène tient à la concurrence qui existe désormais dans tous les secteurs d'activités entre stagiaires et salariés. Pourquoi des agences d'architecture, pour beaucoup atomisées, y échapperaient-elles, alors que, dans tous les secteurs de l'économie, les grands groupes ne l'excluent jamais, comme en attestent par exemple les bataillons de stagiaires qui passent chaque année chez L'Oréal ? Évoquer ces points ne va nullement dans le sens d'une « pakistanisation » du travail, mais dans celui d'un débat sur ce qu'est le travail aujourd'hui, sur les attentes des uns et des autres et sur l'engagement implicite propre à certains métiers.
Sur 1 600 diplômés sortant chaque année des écoles d'architecture, certains possèdent une vraie vocation et d'autres ont plutôt une première connaissance d'un art complexe. Selon l'enquête Ifop, les architectes ayant accueilli des diplômés d'État en HMNOP considèrent que deux ans sont nécessaires pour qu'ils exercent correctement leur métier. En matière de recrutement, bouche à oreille et cooptation fonctionnent bien ; les compétences s'acquièrent ensuite et se pérennisent sur le terrain. Après une expérience plus ou moins longue en tant que salariés, certains créent leur agence, d'autres évoluent comme chefs de projet, d'autres encore cherchent une troisième voie à l'extérieur des agences. Tout dépend surtout de ce que l'on attend de ce métier et de la philosophie de vie que l'on adopte. Concepteur enthousiaste, passionné de chantier, gestionnaire ou fin commercial, adepte des horaires en flux tendu ou militant des 35 heures et des RTT, dady ou mummy cool, chacun peut trouver ses propres pistes en toute lucidité. Le petit ouvrage 20 Portraits d'architectes publié par ArchiBat en témoigne.
<http://www.archibat.com/fr/portraits-et-itineraires>.



Rencontre avec Dominique Noël, directrice d'ArchiBat*

DA : Architecte et fille d'architecte, vous avez créé ArchiBat en 1985. Qu'est-ce qui a changé aujourd'hui ?
Dominique Noël : En plaçant mes copains d'école auprès des agences que connaissait mon père, j'avais vu qu'il y avait un réel besoin. On dessinait encore à la main et trouver des gens qui dessinaient vite et bien était difficile. J'ai fondé ma société avant d'obtenir mon diplôme. Aujourd'hui, les agences nous confient des recrutements pour des missions temporaires relevant de compétences de plus en plus précises, mais aussi pour des postes en CDI ou CDD. Nous faisons également du portage salarial.
En matière de recrutement, après la crise de 2009, la période est à nouveau active depuis mai 2010. En effet, alors qu'une génération part à la retraite, les salariés de trente-cinq à quarante ans qui ont des responsabilités sont de plus en plus mobiles, donc de nombreux postes sont à pourvoir. Les compétences se complexifient ; il faut par exemple être un bon technicien, avoir l'esprit de synthèse et le sens du management.
Notre équipe – composée d'architectes – ne cesse de rappeler aux entreprises qu'employer un architecte peut représenter une réelle valeur ajoutée car ils allient des connaissances techniques, managériales et esthétiques à une maîtrise des coûts. Nous recrutons de jeunes diplômés, des salariés souhaitant évoluer ou des libéraux voulant intégrer une entreprise ou un groupe immobilier. Il y a de nombreux cas de figure et nous suivons nos candidats tout au long de leurs parcours.

DA : Quels conseils donnez-vous aux architectes qui cherchent du travail ?
DN : Je ne nie pas la difficulté d'accès à la commande, mais au lieu de m'interroger sur la paupérisation, je vois la valeur ajoutée du métier. Toute la question est de trouver sa voie. Je suis optimiste car la prise en compte de cette diversification du métier dans un cadre salarié permet de sortir du mythe de la voie unique de l'architecte créateur et de répondre efficacement aux nouvelles demandes en mettant en valeur la formation pluridisciplinaire des architectes et leur facilité d'adaptation.
Au-delà des agences, ils sont appréciés dans de nombreux domaines. Une part de notre clientèle est ainsi constituée d'entreprises publiques ou privées, d'universités, de groupes immobiliers, de banques ou d'assurances, d'enseignes commerciales… Tous ceux qui ont un patrimoine à gérer créent des postes au sein des directions immobilières. La gestion du patrimoine est une tâche importante pour le service technique interne d'une entreprise. Un architecte peut en assurer le management et contribuer aux études de faisabilité et de programmation afin d'optimiser la maintenance du parc immobilier. Quand une direction immobilière sollicite des architectes extérieurs, il faut également préparer en interne la commande ou le cahier des charges du concours. Là aussi des architectes sont nécessaires. Ils interviennent dans l'ensemble des métiers du cadre bâti en maîtrise d'œuvre et en maîtrise d'ouvrage. Les logiciels de gestion et de facilities sont rapidement maîtrisés par les architectes juniors. Au fur et à mesure de leurs parcours, leurs connaissances du chantier et des coûts de travaux se pérennisent ; l'architecte a alors sa place dans une équipe pluridisciplinaire dirigeant la gestion et la maintenance d'un ensemble immobilier.

DA : Pourquoi les boutiques et le créneau de la gestion du patrimoine immobilier ouvrent-ils selon vous de bonnes pistes ?
DN : Depuis une dizaine d'années, nous sommes régulièrement consultés par des entreprises sur des fonctions de facilities management consistant à recenser un patrimoine bâti et à mettre à jour les plans. À la fin des années quatre-vingt-dix, avec l'apparition de l'informatique, il a fallu monter des équipes dirigées par des architectes pour refaire des plans et appliquer ces procédures informatiques à la programmation et à l'estimation des investissements en matière de maintenance et travaux neufs.
Les DRH que je rencontrais à l'époque voulaient des ingénieurs, mais ces derniers étaient alors attirés par le marché des nouvelles technologies. J'ai donc mené une croisade en faveur des architectes et certains ont été recrutés dans des entreprises comme Sanofi, la Société Générale, DaimlerChrysler, Canal + ou encore France Galop pour les hippodromes, avec des fourchettes de salaire allant de 50 000 euros à 120 000 euros annuels pour les différents postes en maîtrise d'ouvrage, immobilier, gestion de patrimoine. Le salaire annuel le plus important proposé à un architecte à ArchiBat s'élevait à 180 000 euros pour un poste au sein d'une grande marque de luxe.
Nous avons vu que l'architecte était performant par sa formation polyvalente, ses connaissances techniques et sa maîtrise des logiciels de dessin. Il est également apprécié pour la réalisation des audits et son rôle de conseil auprès de la Direction. Grâce à sa formation polyvalente, il est aussi à l'aise dans des fonctions techniques, commerciales et créatives. L'autre secteur où les architectes sont sollicités est le retail, c'est-à-dire les boutiques et l'architecture commerciale. Depuis une première demande de l'enseigne GAP en 1997, j'ai prospecté un grand nombre de chaînes et d'enseignes de luxe. Beaucoup d'entre elles possèdent désormais des équipes internes d'architectes âgés en moyenne de trente à quarante-cinq ans.

DA : Comment un chef de projet licencié à cinquante ans après des années d'expérience peut-il rebondir ?

DN : Après cinquante ans, avec une connaissance complète du métier, une maîtrise de toutes les phases du projet, une bonne expérience du chantier et une maîtrise des coûts, un chef de projet peut intégrer des sociétés d'ingénierie, d'immobilier et de gestion de patrimoine en tant que directeur travaux, chargé d'affaires, directeur technique…

* À la Maison de l'architecture d'Île-de-France, ArchiBat anime régulièrement les deux ateliers Emploi : « Jeunes diplômés, premier emploi » et « Salariés, repositionnement professionnel ».


Le point de vue de l'architecte Éric Pannetier

Huit ans salarié avant d'ouvrir sa propre agence, Éric Pannetier témoigne : « Jean Nouvel m'a appris que l'on peut magnifier la technique et non la subir. Christophe Lab m'a appris ce que sont l'abnégation, l'engagement pour mener un projet. Lorsque le maître d'ouvrage du quai Branly a sabré certaines prestations au stade du chantier, Nouvel a saisi cette opportunité pour retravailler son projet sans rien y perdre. Il y a quelque chose de viscéral dans le travail du projet. Quand on est salarié dans ces agences, on doit partager cette vision, ce qui suppose d'avoir envie de donner du sens à sa vie. Salarié ou non, les horaires ne sont pas une science exacte en architecture ; c'est un peu comme en médecine. »

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