DE-SO, un savoir-faire entre deux continents

Rédigé par Maryse QUINTON
Publié le 03/04/2016

Article paru dans le d'A n°243

Depuis une quinzaine d’années, François Defrain et Olivier Souquet se font discrètement remarquer avec des bâtiments caractérisés par leur souci constructif. En pleine mutation, leur agence a désormais un pied au Vietnam et s’ouvre à d’autres associés. Un processus de réajustement qu’ils estiment nécessaire pour affronter l’avenir. Rencontre.

François Defrain, 54 ans, et Olivier Souquet, 49 ans, ne se sont pas rencontrés sur les bancs de l’école mais dans un bar, sans idée préconçue, juste pour voir, néanmoins animés par l’envie de voler de leurs propres ailes. Il faut dire qu’ils ont longtemps écumé les agences, vivant au rythme effréné des concours dont ils connaissent parfaitement les rouages. Pendant ces années, ils s’adonnent parallèlement aux concours d’idées. Une manière efficace de s’aérer intellectuellement et d’échapper à la stricte condition du salariat. Biberonnés aux Europan qu’ils ont gagnés par trois fois, NAJA en 2002, les deux architectes ont un parcours emblématique des agences françaises de leur génération. Une carrière qui s’est déroulée jusqu’à présent au fil de la commande publique, qui leur a notamment offert la possibilité de nombreux équipements culturels et scolaires.

S’ils débutent leur collaboration au tournant des années 2000, c’est en 2005 que François Defrain, diplômé de Paris-Tolbiac, et Olivier Souquet, de Grenoble, créent officiellement leur agence. Les concours d’idées ont solidement façonné leur façon de travailler mais leur ont également permis « de travailler non plus sur l’objet mais sur la géographie, de convoquer des échelles différentes, de penser le projet autrement ». Des expériences fondatrices qui ont jeté les bases de la marque de fabrique DE-SO sous forme d’une équation idéale : « matière et assemblages réunis par la géographie ».


Construction


L’observation de la production de DE-SO révèle au premier coup d’œil le souci des choses bien construites. « Il y a une vraie logique constructive dans toute notre production, un travail très précis mené au long cours. Nous sommes fiers de ce que nous avons réalisé, on ne traîne pas de casseroles ! » Dès leurs premiers projets, à Brest ou à Grenoble, émerge cette idée de la précision qui ne les quittera jamais, tout comme celle de la matérialité. Qu’ils construisent en bois, béton, métal ou brique, chaque matériau trouve grâce à leurs yeux à partir du moment où il peut être mis en valeur sans artifice, naturellement, « tant par sa perception visuelle que par son comportement ». Mais pour bien construire, l’intention ne suffit pas. Il faut aussi savoir bien s’entourer. François Defrain et Olivier Souquet font montre de fidélité avec des entreprises, des artisans, des bureaux d’études. Ce compagnonnage récurrent garantit l’excellence constructive qui confine chez eux à l’obsession.

Il faut en revanche quelques clés de lecture pour comprendre l’intérêt tout aussi marqué qu’ils portent à la géographie des lieux, au potentiel des paysages. « Jamais l’identité d’un lieu ne préexiste, car celle-ci est le résultat d’une construction », écrit Bernard Cache dans Terre Meuble1. Ils ont fait leur cette citation qui définit plus qu’un affichage, une attitude mise en œuvre à chacun de leurs projets. Ils refusent d’utiliser le terme « contextuel », « un mot qu’on n’emploie jamais », mal approprié selon eux à définir leur approche. « Construire un édifice, un aménagement, c’est provoquer la transformation irrémédiable d’un site. Le site va alors résister de toute sa matière, car toute nouvelle construction se substitue à ce qui préexistait. À travers un site qui selon sa nature active différemment les priorités, nous réinterrogeons la manière de penser le projet. » C’est aussi selon eux la meilleure façon de ne pas se répéter, de se renouveler en tirant l’énergie propre à chaque morceau de territoire auquel ils se confrontent. « Nous voyons l’architecture comme un ensemble relationnel. »


Ouverture


L’histoire de DE-SO aurait pu filer ainsi, mais François Defrain et Olivier Souquet pressentaient les limites de ce modèle au regard d’une profession malmenée, voire en péril. « Comme tous les architectes, nous sentons bien que les choses se transforment profondément. Vers quoi le métier va évoluer ? Comment la commande va se matérialiser ? Nous nous posons tous les mêmes questions. Ce qui se profile n’est pas très réjouissant. » L’agence se trouve aujourd’hui à une étape clé de son histoire et a entamé « un processus d’ajustement », nécessairement long, mais mûri pour anticiper l’avenir. Cinq nouveaux associés sont ainsi venus étoffer le tandem d’origine. « Des personnalités plus jeunes qui bousculent nos habitudes, nous poussent à nous remettre en question, ce qui crée une saine émulation. Le métier d’architecte nécessite de se réajuster en permanence. Il faut veiller à préserver cette attitude. »

Depuis quelque temps, ils ont également poussé les portes fantasmées de l’Asie, celles du Vietnam plus précisément, en raison de leurs parcours personnels. « Quand on travaille à l’étranger, il faut savoir ce qu’on va y faire. Nous essayons d’exporter un regard, une attitude ; de porter un discours. Notre héritage français, notre savoir-faire, la pensée urbaine sont un vrai potentiel que beaucoup sous-estiment. » Ils furent les premiers surpris quand, en 2008, ils remportent le concours pour l’aménagement du parc urbain à Hô Chí Minh-Ville. « C’est le début de notre histoire vietnamienne. Nous avons eu beaucoup de chance car il y a très peu de concours publics ouverts. Nous avons répondu avec une grande liberté. » Depuis, ils ont doublé la mise avec le projet du City Planning Exhibition Center, toujours au cœur d’Hô Chí Minh-Ville. Désormais à cheval sur deux continents, DE-SO est finalement venu confirmer son postulat de départ, sa raison d’être : « Le projet architectural et urbain est d’abord la construction d’un regard partagé. » Au Vietnam, ils ont créé une structure de quelques personnes. Depuis Paris, c’est Olivier Souquet qui se charge de surperviser cette activité développée en Asie. « Ce n’est ni simple, ni magique, mais au Vietnam nous avons accès à des échelles de projets que nous n’avons jamais pu atteindre en France, notamment en matière d’urbanisme. »

Comme les Europan de leur jeunesse, le Vietnam desserre l’étau de leur pensée. « Au Vietnam, il est possible de réinterroger la manière dont le projet suit son chemin. L’architecte est maître du programme, ce qui permet de donner beaucoup plus de force à ce qu’on veut insuffler au projet. En France, nous devons faire face à une sur-organisation, tout est rodé mais verrouillé. Est-ce qu’un projet doit se faire de façon aussi bordée ? Rien n’est moins sûr. La part d’inconnue est nécessaire pour régénérer notre métier. »


1. Terre meuble, Bernard Cache, Éditions HYX, 1997.


Lisez la suite de cet article dans : N° 243 - Avril 2016

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