La ville dans la pente

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 09/03/2023

Vue frontale du projet Lauréat : FRESH Architecture, PetitdidierPrioux et Sophie Delhay

Article paru dans d'A n°305

Concours pour la réalisation de l’écoquartier « Cœur de Carnolès » à Roquebrune-Cap-Martin

Ce concours organisé par la SPLA Riviera Française Aménagement, sur un territoire souvent réservé aux architectes locaux et aux grosses agences nationales, est parvenu à mettre uniquement en compétition des équipes émergentes, habituées à concevoir en termes de structure et de plan plus qu’en termes de volumes et de façades. Dessiné par l’agence CAB, le plan-masse sur lequel elles ont été amenées à concourir leur a offert le milieu idéal pour développer une architecture sobre et ouverte.

Roquebrune-Cap-Martin est à la fois un village médiéval édifié sur un piton rocheux pour se défendre des ennemis venus de la mer et un segment de la ville balnéaire qui s’étire sans interruption de Nice à Menton en suivant la voie ferrée percée à la fin du XIXe siècle à travers les rochers. Une Riviera française où, selon l’expression consacrée, les Alpes se jettent sans transition dans la Méditerranée. Entre les trois corniches – basse, moyenne et grande –, voulues par Napoléon pour intégrer à la France ce territoire atomisé, s’étendent des cultures en terrasses qui se sont peu à peu construites et densifiées.
C’est dans le quartier de Carnolès, qui relie le cap Martin à Menton, que les équipes ont été invitées à concourir sur une enclave militaire abandonnée par l’armée de l’air en 2010. Un terrain de forme trapézoïdale, défini au nord-ouest par la ligne sinueuse de l’avenue de Verdun qui poursuit la basse corniche et, au sud-est, par celle rigoureusement rectiligne de la voie ferrée. Une parcelle qui descend en pente vers la gare, la ville côtière et les plages.

Préquel

Mais avant de rendre compte des cinq propositions en compétition, revenons sur le projet d’urbanisme, lui-même lauréat d’un concours, conçu par Sauerbruch Hutton associés à CAB (Jean-Patrice Calori, Bita Azimi et Marc Botineau). Cette dernière agence, longtemps niçoise avant d’émigrer à Paris, a su développer au fil de ses réalisations dans la région une stratégie lui permettant de concevoir une architecture urbaine sur des reliefs pouvant présenter d’importants dénivelés. Des interventions s’appuyant sur une connaissance intime des infrastructures qui ont permis le développement de l’agriculture (cultures en terrasses), des transports ferroviaires et routiers (pont, tunnel, viaduc…), comme de l’industrie hôtelière (grands hôtels construits à flanc de colline pour mieux dominer le paysage). On se souviendra notamment de la résidence Stella K (2004) et du groupe scolaire Les Cigales (2009) à Beausoleil, ainsi que de l’Institut de la Mer à Villefranche-sur-Mer (2018).
Leur proposition a convaincu les édiles par sa clarté et sa pertinence. Au lieu de lotir uniformément la parcelle et de proposer une nième cité-jardin, elle s’est appuyée sur les murs de soutènement existants qui coupent en oblique l’espace en deux : une vaste cour triangulaire le long de la voie ferrée et des terrasses montant vers la corniche sur lesquelles les bâtiments d’encasernement venaient frontalement s’établir face à la mer.
Cette partition spatiale a donc été conservée : à la cour triangulaire s’est substitué un parc en pleine terre permettant d’isoler les habitations des trains et d’absorber les eaux pluviales. L’oblique s’est muée en rambla assurant la liaison entre les deux équipements – le groupe scolaire et la rotonde – placés aux extrémités du parc pour mieux rattacher ce site longtemps enclavé à la ville environnante. Dans le soubassement ont été glissés les commerces et les parkings. Tandis que, sur cette infrastructure, des barres de logements desservies par une sente parallèle à la rambla ont été placées en quinconce perpendiculairement à la pente. Ce geste fort, qui s’oppose à l’ancien positionnement des casernes dans le site, marque le passage d’un territoire équipé à un territoire urbanisé. Il évite d’obérer les vues des immeubles voisins qui longent au nord-est l’avenue de Verdun et crée de multiples porosités.
Les équipes désirant participer à la compétition ont été ensuite rigoureusement sélectionnées en fonction de leur compatibilité avec l’esprit du plan-guide et de ses préconisations architecturales. Un concours qui concerne uniquement le macrolot comprenant des logements privés et sociaux (à l’interface avec la ville existante), des bureaux et des équipements de proximité (en rez-de-chaussée), des commerces et des parkings (dans le socle).
Les réponses restent très proches les unes des autres. Pas de façades, ni de volumes mais des ensembles de dalles superposées en suspension dans l’espace. Elles ne se distinguent que par la forme des éléments porteurs et par les plans d’étage qui conjuguent de subtils effets de glissement ou de rotation dans les limites des emprises imposées. Une architecture de balcons filants qui ne s’écarte pas de l’orbite de la marina Baie des Anges d’André Minangoy et Michel Marot. Une architecture de plateaux donnant l’impression de superpositions de paysages habités plus que d’habitations.
Quelques hérétiques bousculent poliment cette organisation générale : en décomposant les barres en plots carrés siamois ou légèrement déhanchés pour mieux insérer les séjours dans les angles ; en baissant la hauteur des immeubles donnant sur l’avenue de Verdun pour encastrer plus profondément l’opération dans le site ; ou en créant des échancrures dans les masses afin d’échapper aux vis-à-vis et d’ouvrir des vues franches sur la mer et la montagne.



DÉLITEMENT

Maîtres d’ouvrage : Icade Promotion, Emerige (lauréats)
Maîtres d’œuvre : Fresh Architectures (mandataire), Petitdidierprioux, Sophie Delhay

Peu de modifications notables dans le plan-masse et l’épannelage des volumes proposés par l’agence CAB. Le socle se brise en redans pour créer des parvis devant les commerces donnant sur la rambla. Au-dessus, les immeubles de logement se délitent pour mieux entrer en osmose avec le parc. Ceux de la rangée arrière s’étagent en terrasses ouvertes vers la mer tandis que leurs pignons nord viennent buter sur la corniche pour parachever ainsi sa métamorphose en voie urbaine. Enfin la barre nord-est, qui termine la séquence et renferme des espaces de coworking et de coliving, s’infléchit légèrement afin d’assurer une meilleure articulation avec la ville.
Les équipes associées ont d’abord défini une ligne générale. Sur le parc, des logements ouverts sur la nature, sur les côtés, une architecture urbaine cherchant le contact avec l’existant et, au centre, des dispositifs plus expérimentaux qui viennent chercher des vues biaises sur la montagne et sur la mer. Les lots ont ensuite été aléatoirement répartis. Ainsi Fresh a notamment développé de vastes balcons terrasses carrés qui s’avancent en d’audacieux porte-à-faux et semblent se détacher des bâtiments pour mieux s’affirmer en suspension dans les airs. Sophie Delhay poursuit ses recherches sur les pièces carrées qui ici s’agglomèrent pour pivoter à 45° autour des noyaux de circulation afin de capter avidement les vues et la lumière. Tandis que Petitdidierprioux accorde à la barre la plus longue, qui longe la calade plantée, une certaine douceur afin de développer des relations d’aménité avec la ville existante.

REFONDEMENT

Maîtres d’ouvrage : Nexity
Maîtres d’œuvre : ChartierDalix (mandataire), Atelier Martel et Buzzo Spinelli
Paysagiste : Coloco
BET : AIA Ingénierie

Le groupement d’architectes réuni autour de ChartierDalix s’est attaché à reformuler les grands principes du plan-guide en fonction de ses propres fondamentaux. D’abord les soutènements ont moins été pensés comme une infrastructure que comme une armature paysagère en pierre, connectée aux dernières traces du système de restanques originel sur lequel la ville actuelle s’est développée. Tout en menant avec Coloco des recherches très pointues sur la flore et la faune locales qui l’investiront. Le plan-masse de l’agence CAB a ensuite été parfois fragmenté en unités plus petites et carrées, jumelée autour de leurs circulations verticales, pour mieux s’approprier des vues et de la lumière. Enfin, le principe d’une architecture de dalles dérivé de la Maison Dom-Ino du Corbusier a été interprété comme une superposition de sols épais et densément plantés.
Chaque équipe a ensuite cherché à lotir ces sols suspendus. ChartierDalix découpe ses plots carrés en quatre logements dont la forme permet de libérer au maximum les angles des terrasses. Tandis que les habitations des barres se répartissent en arêtes de poisson pour échapper aux vis-à-vis et favoriser les vues obliques sur la mer. Plus orthonormées, celles de l’Atelier Martel sont scandées en façade par des pans de mur porteur plissés en pierre de taille. Enfin celles de Buzzo Spinelli sont équipées à leur périphérie de jardinières filantes et de rideaux textiles extérieurs.

SOUTÈNEMENT

Maîtres d’ouvrage : Verrecchia Méditerranée, Legendre Immobilier
Maîtres d’œuvre : Lambert Lénack (mandataire), Jean-Christophe Quinton Architecte, Atelier Stéphane Fernandez
Paysagiste : APS

Assez proche des précédents, cette équipe de maîtrise d’œuvre associée à Verrechia – un promoteur immobilier très attaché à la construction en pierre massive – s’est surtout focalisée sur les éléments porteurs en déclinant les possibilités offertes par ce matériau. Ici, ils forment de lourdes colonnes aux bases trapézoïdales qui viennent danser aléatoirement devant les baies vitrées des plateaux habitables ; là, ils se biseautent pour cadrer des vues sur le paysage environnant, ou ils s’épaississent et se creusent pour abriter d’autres fonctions. La texture, la pesanteur, la couleur, la chaleur de la pierre se refusent à entrer dans la composition d’une enveloppe mais définissent une ambiance au service de l’espace habitable.
Les plans d’étage s’organisent uniformément autour des couloirs d’accès qui se doublent d’une couronne d’espaces servants distribuant des pièces à vivre largement ouverte sur des balcons extérieurs de largeur constante. Notons les très maniéristes noyaux servants cruciformes de Jean-Christophe Quinton qui permettent de donner une profondeur supplémentaire aux logements qu’ils desservent, qu’ils soient à double ou à simple orientation.

ENCASTREMENT

Maîtres d’ouvrage : Immobel & Ogic
Maîtres d’œuvre : NP2F (mandataire), Studio Muoto, Atelier EGR
Paysagiste : Bas Smets
BET : Lamoureux Ricciotti

Ce projet semble suivre à la lettre les préconisations des architectes coordinateurs mais compte cependant deux étages de moins sur l’avenue de Verdun pour éviter de masquer la vue des immeubles existants en vis-à-vis. Moins de terrasses et d’avancées de balcons que dans les autres propositions : les constructions, plus nettes et plus carrées, ne renoncent pas à s’affirmer comme des objets.
On reconnaît les obsessions des différents intervenants. Ainsi le Studio Muoto, qui a la charge de la seconde rangée d’immeubles, propose-t-il des structures dont les poteaux et les poutres sont clairement visibles de l’extérieur derrière les stores qui descendent impeccablement au nu des nez de dalle des balcons. Une architecture industrielle qui paraît capable d’accueillir aussi bien des logements que des bureaux. Totalement en phase avec eux, NP2F propose des structures poteaux-dalles dominant le parc dont les circulations verticales sont externalisées : des tours d’escalier distribuent ainsi les coursives desservant des appartements possédant au moins deux orientations.
Plus référencées, les barres de l’atelier EGR qui opèrent au nord-est la jonction avec la ville déclinent le vocabulaire d’Auguste Perret : ses colonnes facettées comme les motifs triangulaires de ses moucharabiehs. De fines cours intérieures permettent de desservir les logements et d’assurer leur ventilation naturelle. Des immeubles dont les angles concaves savent dessiner des placettes hémicirculaires et faire pénétrer le dehors de la ville au-dedans d’eux…

ENVELOPPEMENT

Maîtres d’ouvrage : Pitch Promotion, Vinci immobilier
Maîtres d’œuvre : Hamonic + Masson (mandataire), Comte Vollenweider
Paysagiste : La Compagnie du Paysage

Contrairement aux autres équipes, qui dans l’ensemble ont proposé des superpositions de plateaux paysagés souvent volontairement sous-dessinés, l’équipe réunie autour d’Hamonic + Masson a retravaillé les volumétries afin qu’elles retrouvent la fluidité de l’architecture balnéaire des années 1950-1960 de la région.
Les barres et les plots ont ainsi été redessinés afin de présenter des angles arrondis et des formes fuselées terminées par d’intrigants balcons bifides, parfois protégés par des brise-soleil organiques. Tandis que les façades latérales s’animent de vagues de balcons, intérieurement doublées par des ouïes qui semblent animalement chercher les vues diagonales. Les plans s’organisent autour de longs couloirs de desserte qui parfois n’hésitent pas, comme ceux dessinés par Comte Vollenweider, à venir prendre leur lumière naturelle par de vastes échancrures qui découpent les masses.

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